lundi 31 décembre 2012

MUSIC FROM THE BALCONIES NEARBY WAS OVERLAID BY THE SOUND OF SPORADIC ACTS OF VIOLENCE

J'ai un nouvel héros, JG Ballard, auteur de science-fiction (il s'en défendait) mort en 2009 et à bien des égards davantage visionnaire encore que Philip K Dick, qui a bien eu quelques fulgurances prophétiques mais avait trop tendance à les noyer dans un décorum pimpant de comic book et, c'est bien connu, trop de couleur distrait le spectateur. En 10 ans, du milieu des années 60 à 1975, Ballard a quant lui sorti de terrifiants et visionnaires miroirs à peine déformants du monde tel qu'il était déjà à l'époque et tel qu'il est toujours. Un monde surtout intérieur de personnages tourmentés par l'influence des médias et d'un environnement industriel à la fois opressant et déshumanisant mais aussi souvent sexy et porteur de nouvelles mystiques. Ces 4 terreurs, The Atrocity Exhibition, Crash, Concrete Island et High-Rise, doivent de préférence se lire en anglais, les vieilles traductions françaises des hippies barbus payés au lance-pierre donnant à ces textes un côté pulp vite torché là où la langue originelle se veut au contraire très conceptuelle, réfléchie, répétitive, clinique et parfois même carrément expérimentale.

Ballard a été une considérable influence sur le post-punk britannique (Warm Leatherette, Gary Numan, Joy Division, John Foxx, Karen Novotny X...) et c'est ce qui explique sans doute le clin d'oeil au design de Factory Records retenu pour la couverture d'Extreme Metaphors, gros recueil sorti cette année chez Fourth Estate et bouquin parfaitement aussi plaisant que ses meilleurs romans, en plus d'en être un complément non négligeable. On y ouvre grand la mâchoire et on se fait très mal au fondement en le voyant tout naturellement prévoir et même visualiser au cours de conversations ayant lieu dans les années 60 et 70 l'avènement du 2.0 (un futur où avec un système domestique, les gens s'échangent des trivialités, des photos d'enfants et d'animaux, et ne suivent plus du tout les actualités du monde). Ainsi que l'arrêt de la conquête spatiale, dès 1972, alors que la plupart de ses pairs s'imaginaient vivre sur Mars dès 2000 (ça n'intéresse plus personne et ça reprendra quand on aura inventé un système de propulsion moins cher que le kérosène). Ca rigole sinon pas mal quand il compare le punk anglais à la corrida espagnole, le seul moyen pour des jeunes sous-éduqués et sans avenir de la classe ouvrière d'essayer de devenir riches.

30, 40 ans avant Fight Club, il a surtout prévu que le futur le plus probable ressemblerait à la banlieue de Dusseldorf, « des suites d'immeubles immaculés, pas une cigarette nulle part, avec une école moderne immaculée et des quartiers entiers dédiés au shopping. Le paradis du consommateur où pas une feuille d'arbre n'est pas à sa place – même un arbre qui perd ses feuilles y serait vu comme trop libre. (...) C'est le summun de ce que veulent les gens. Il y a une certaine logique qui mène à ces banlieues immaculées et c'est terrifiant parce que c'est la mort de l'âme (...) Ballard estimait que de tels endroits ne pouvaient générer que de la violence :
« Personne ne comprenait Baader-Meinhof. Ces jeunes gens étaient tous issus de la classe moyenne, c'étaient des gamins bien éduqués issus de familles relativement aisées. Leur violence était vraiment absurde : piller des banques, tuer des Américains, tout le reste... Mais j'ai réalisé que je les comprenais. Elevé dans une banlieue de ville allemande, où tout est bien à sa place, où les gens sont tellement terrifiés par ce qui s'est passé durant la période nazie et la seconde guerre mondiale qu'ils font tout pour que tout le monde soit heureux, les jardins d'enfants et les écoles sont équipés pour qu'aucune déviance ne soit possible, qu'aucun problème n'apparaisse... Dans un monde pareil, totalement sain mais où n'existe aucune véritable liberté d'esprit, la seule liberté possible, c'est la folie. »

Lire ça le jour du Réveillon de Nouvel An, tout juste revenu du Delhaize de la Rue du Hénin où les gens étaient prêts à me rouler dessus avec leur poussette à trois roues pour la dernière bouteille de Taittinger, le persil le plus vert et touffu du bac et me gratter la place dans la file du self-scanning, ça m'a paru tout à fait convenir à notre réalité, comme l'incarnation très concrète du thème de High-Rise. Après, c'est clair que si cette banlieue de Dusseldorf est financée par des produits bancaires toxiques et que tout s'écroule, on n'aura pas besoin d'aseptisation généralisée pour générer chaos et folie, un jour prochain. Ca, Ballard ne l'a pas vu venir, encore que l'un des uniques films de SF des années 80 qu'il dit avoir aimé est Mad Max 2, The Road Warrior. Mythe d'un futur proche, là aussi ?

1 commentaire:

  1. Tu devrais lire "super cannes", un de ses livres plus récents...

    Ballard décrit les passe-temps des constructeurs de ces banlieues aseptisées en question, à travers ses lunettes dystopiques.

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