mercredi 18 septembre 2013

MON INTERVIEW DE GANG OF FOUR EN 2006


Habitué à voir crasher un disque dur environ une fois par an (mon record, c’est quatre en dix mois), je n’ai pas énormément d’archives personnelles et professionnelles en ma possession. Une exception, c’est cette interview de Jon King de Gang of Four effectuée à Amsterdam en 2006, pour le magazine Voxer. On me dit sur Facebook trouver intéressant de ressortir de vieux papiers du genre, alors voilà… L’illustration est signée Elzo Durt mais ce n’est pas celle qui avait été utilisée dans le magazine à l’époque. 

Les spectaculaires reformations de groupes légendaires sont souvent pathétiques. En ‘96, on ne crachait plus sur les Sex Pistols comme jadis, pour montrer sa satisfaction. Au contraire, le message des mollards invitait clairement John Lydon à retourner téter des shots de Tequila dans sa piscine californienne. Un concert d’une formation new-wave ou punk 25 ans après le premier single et 15 après le split, c’est souvent tout un cirque parfaitement calibré pour tirer une petite larme aux quadragénaires nostalgiques et leur arracher 30€ pour un t-shirt qu’ils mettront deux fois sur leur vie pour aller à la salle de sport,. Réuni dans sa formation originelle (Jon King, Andy Gill, Dave Allen, Hugo Burnham) pour la première fois en près de 20 ans, Gang Of 4 n’échappe sans doute pas aux critiques similaires. Jon King, le chanteur, se défend toutefois avec pertinence et amusement.

Gang Of 4 est un groupe vu comme parmi les plus influents des 25 dernières années. Vous avez ouvert la voie à des LCD Sound System et autres Bloc Party mais avec un côté nettement plus abrasif, très conceptuel, des chansons aux sujets politiques, puisant leurs références dans la pensée socialiste… L’étiquette de groupe intello est-elle lourde à porter ?
 
Jon King : Je me retrouve trop souvent à plus parler de politique que de musique durant les interviews. On attend de moi des positions fermes, dignes d’un politicien, sur tout un tas de sujets pour lesquels je n’ai même parfois aucun intérêt. Je ne fais pas de politique, je ne suis qu’un musicien ayant chanté la vie ordinaire, la précarité quotidienne, tant sociale que sentimentale… Nous n’étions finalement même pas si politisés que ça, le véritable moteur du groupe, c’était de tenter de dépasser les clichés des chansons pop adolescentes… Tout ce trip « je m’emmerde, j’aimerais boire des bières et baiser un coup » ou « je viens de quitter ma petite amie, c’est affreux ». Des bluesmen aux boys bands, tout le monde a chanté cela. Ce sont les sujets dominants de la pop et ça n’a d’intérêt que dans de très rares cas : quand c’est par exemple signé Brian Wilson ou que ça sonne comme Teenage Kicks des Undertones. Il y a des groupes parfaitement brillants qui se cantonnent à chanter des conneries mais nous, nous voulions aller plus loin. Notre but n’était pas tant de déranger le public que de combattre une certaine forme de conservatisme. On était, par exemple, détesté des punks parce que nous affichions clairement notre amour du disco et de la black music. Le punk, c’est très conservateur : du bête rock & roll, du blues électrifié… Les Sex Pistols, c’est Black Sabbath, vraiment très moyen : du hard-rock mal joué. Public Image Limited est à mes yeux bien plus important que les Sex Pistols. John Lydon y prouve l’étendue de son génie, Jah Wobble s’affirme comme un musicien brillant, très ouvert… J’ai dernièrement réécouté les Ramones. C’est finalement beaucoup moins radical que ça ne l’était dans mon esprit. Les paroles sont tordantes mais ce n’est rien de plus qu’un gag, qui se répète à longueur de singles.  White Lines de Grandmaster Flash & The Furious Five ! Voilà une chanson incroyable ! Personne n’avait sorti un truc pareil à l’époque, personne n’avait parlé avec autant de réalisme de la vie de tous les jours tout en respectant un format pop. Les punks détestaient le disco et le hip-hop naissant, des genres musicaux pourtant socialement très engagés. Ils voulaient juste des morceaux vantant le vandalisme adolescent. Or, quel intérêt si tout se limite au même vieux message « get drunk/have a fight/get laid » ? De là à nous dépeindre comme une bande d’intellectuels austères… Il faut nous avoir vu en concert : sur scène, nous sommes de véritables rockers !!! (sourire). Il y a quelques années, un sondage de magazine nous a même désigné comme l’un des groupes les plus lourds d’Angleterre. Motorhead, Gang Of 4, The Who… Voilà quel était le tiercé de tête. One of the loudest band in Britain.

N’y avait-il vraiment pas de motivation plus politique que de faire le meilleur boucan possible quand le groupe a démarré en ’78, avec le formidable single Damaged Goods ?

Nous voulions changer le monde, ça oui. Puis, comme c’était finalement très ambitieux, on s’est plutôt contenté de changer notre propre monde. Avant de tout même finir par rencontrer pas mal de gens dont la vie a été chamboulée par Gang Of 4, parfois de façon très radicale, franchement bizarre... C’est un sentiment heureux. Je crois qu’on a réussi à transmettre l’idée qu’il était possible d’exprimer quelque chose de contre culturel et aventureux tout en s’amusant, en prenant des risques, en refusant certains compromis. Nous n’avons par exemple jamais lancé ce groupe en espérant gagner de l’argent. Je serais enchanté qu’il en rapporte mais ça n’a jusqu’à présent jamais été le cas et pourtant, on continue de faire les choses comme on l’entend. Gang Of 4 n’a pas de cinquième membre invisible qui serait comptable. Quand des copains forment un groupe, le type un peu con devient généralement le chef des roadies et le plus chieur, le manager. Avec pas mal de nouveaux groupes, on a aussi l’impression que le petit génie de la bande est leur comptable.



Quel est votre regard sur tous ces groupes reconnaissant Gang Of 4 comme une de leurs principales influences ?

Il n’y a pas de mal à avouer ses influences et beaucoup de ces groupes sont, dans leurs propres styles, merveilleux et brillants. REM, Ministry, Pearl Jam, Nirvana, Red Hot Chili Peppers… Ils ont tous avoué compter parmi nos fans. Kurt Cobain a même un jour raconté avoir roulé 400 miles pour assister à l’un de nos concerts et, à ses débuts, jouait même dans un cover-band qui reprenait nos chansons. C’est bien. Ces groupes vivent leurs vies. En Europe, c’est plus amusant. Quand Bloc Party prétend ne nous avoir jamais vraiment écouté mais sort un morceau intitulé Price Of Gas, ça me fait marrer (ndr : forcément, quand on est co-auteur d’un I Found The Essence Rare, il y a de quoi). Pareil pour Franz Ferdinand qui joue avec les codes graphiques du réalisme socialiste comme nous le faisions sur nos pochettes. Mais ce sont de bons groupes, à leur façon, je ne les critique pas.

La rumeur veut pourtant que vous ayez remasterisé vos morceaux les plus classiques justement pour concurrencer tous ces Bloc Party et autres fistons plus ou moins légitimes…

Lorsque nous nous sommes retrouvés dans notre formation d’origine pour la première fois depuis 18 ans, l’envie principale, c’étaient les concerts, parce que c’est sur scène que nous pensons exceller. Dans la foulée des concerts, on nous a évidemment demandé si nous comptions réenregistrer des disques et c’est là qu’on a décidé qu’on ne sortirait que des trucs dont nous serions absolument fiers, que cette reformation serait une affaire sérieuse. L’idée s’est alors imposée que nous avions envie d’un disque reflétant ce que nous somme sur scène : un groupe brut, avec un son massif, ce que les albums ne retranscrivent pas. Nous avons dès lors en toute logique enregistré les chansons que nous jouions sur scène, parce que ce sont celles qui nous habitaient le plus au moment d’entrer en studio. Accessoirement, comme nous n’avons jamais gagné d’argent avec notre musique, on voulait également reprendre le contrôle des morceaux avant qu’une major ou l’autre ne sorte un disque un peu honteux tentant de rentabiliser cette publicité que nous font tout un tas de groupes modernes en clamant partout l’influence que nous avons sur eux.

Les versions re-masterisées gagnent en puissance et clinquant ce qu’elles perdent en originalité et bizarrerie…  Ne craignez-vous pas de décevoir vos vieux fans ?

Je n’ai aucune envie de m’aliéner nos fans de la première heure mais combien de quadra/quinquagénaires achètent encore des disques, s’intéressent toujours à la musique, à fortiori celle qu’ils écoutaient étant jeunes ?
Notre public actuel, comme notre public des années 80, c’est clairement les 15-25 ans. C’est à eux que s’adresse ce disque, à ces gamins qui se déchaînent sur To Hell With Poverty ! lorsque le morceau passe en club. Pourquoi ne pourrait-on d’ailleurs pas réenregistrer nos propres chansons ? Le principe est le même qu’un album live. Dans toute l’histoire des concerts du groupe, nous n’avons jamais joué deux fois  At Home, He’s A Tourist de la même façon, cette chanson nous permettant beaucoup d’improvisations. Pourquoi, dès lors, devrait-on rester prisonniers de la version enregistrée sur disque alors qu’elle n’est même pas notre préférée ?  

De quel ordre sont les pressions des maisons de disques sur un groupe comme le votre ?

On a toujours eu de bonnes relations avec nos maisons de disques, dans le sens où nous avons été parmi les premiers à licencier nos disques plutôt que de signer des deals plus conventionnels.  Ce qui revient en fait à fournir une marchandise à une boîte contractuellement contrainte de la distribuer quelle que soit son opinion sur le résultat final.  Ce n’était pas une position très lucrative, on aurait gagné beaucoup plus d’argent si nous nous étions contentés de signer un deal normal. Mais c’est comme ça que nous travaillons : aujourd’hui encore, personne ne nous a demandé de compiler et réenregistrer nos morceaux. Nous l’avons fait dans notre coin et nous nous sommes ensuite dégotté une distribution. 



On se rappelle d’un tournant plus soul que post-punk au milieu des années 80, avec des morceaux comme Is It Love et l’album Hard? Ca ne dénotait donc pas de pressions externes visant à adoucir votre son ?

Non, pas du tout. Ce disque est d’ailleurs un échec, nous avons complètement raté ce que nous avions en tête, à savoir mêler commentaire social et véritable dance music inspirée du disco. On avait cette idée de se lancer dans de l’artificial urban soul, de casser notre image, de clamer davantage encore notre amour de la black music. Nous avions contacté Nile Rodgers de Chic pour qu’il nous produise… A cette époque -c’était juste avant qu’il ne travaille avec David Bowie sur Let’s Dance-, il passait vraiment pour un ringard disco, les gens hurlaient quand on parlait de lui. Le contrat est tombé en miettes, quelques jours avant d’entrer en studio. On a alors un moment intéressé Arthur Baker mais finalement, il a préféré travailler avec New Order. On se fout pas mal que Gang Of 4 aurait pu entrer dans l’histoire par la grande porte, nous n’avons jamais voulu être des stars, ça n’a jamais été une motivation. Jamais ! Nous, on aimait vraiment Funkadelic, Chic, les vieux Bob Marley, Muddy Waters, le Philly Sound et voulions que ça ressorte dans notre musique, partiellement pour emmerder le public puisqu’à l’époque, il y avait dans la musique un véritable apartheid : les blancs d’un côté, les noirs de l’autre. En Amérique, on ne passait pas sur les college-radios, ni sur les stations rock… Seuls les Blacks passaient nos disques.

Qu’est-ce qui vous empêche d’écrire de nouveaux morceaux ?  

Je n’ai pas envie de devenir ennuyeux, routinier. Si tu négliges l’aspect aventureux de la vie –et beaucoup de gens le font en vieillissant-, il ne t’arrivera plus rien. Il ne te reste qu’à attendre la mort. Gang Of 4 est un groupe qui a toujours développé des tas d’idées et je veux que si de nouveaux morceaux s’écrivent, ce canevas soit le même, qu’on continue à tenter des trucs. Le propre de l’époque, c’est qu’on est arrivés à créer des besoins et des désirs qui une fois presque atteints, n’intéressent plus personne. Cela s’applique aussi bien aux téléphones mobiles et aux I-pods qu’à l’amour et aux relations sociales. Le désir de ces choses est puissant mais l’accomplissement n’a aucune valeur. Toute l’industrie actuelle tourne autour de cette consommation du désir. Créer ses propres désirs est devenu aussi artificiel que consommer ceux disponibles, c’est le plus étrange de l’histoire : tu te retrouves prisonnier de tes propres rêves sans forcément savoir d’où ils viennent, en les trouvant très naturels alors qu’ils ne le sont peut-être pas. C’est un peu notre étrange petite philosophie dans le groupe. www.gangoffour.co.uk


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mardi 17 septembre 2013

RADIO DIKKENEK

Après notre série d'été sur l'underground bruxellois, on a décidé de prolonger notre association de malfaiteurs avec DJ Kwak et bidouiller pour Focus le Brolcast, nouveau rendez-vous bimensuel où aller à la rencontre de phénomènes culturels d'hier, d'aujourd'hui et de demain ignorés ou mal traités par les autres médias. Le premier épisode s'écoute au bout du lien : 




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