vendredi 28 novembre 2014

QUI VEUT DEROBER DES MILLIONS?

Robin Williams, Robbie Williams, Robbing Millions. Si c'est vrai que le nom s'est ainsi trouvé, comme le prétend le dossier de presse du label PIAS, il ne faut pas en faire toute une histoire. C'est de l'humour belge, qui joue sur les mauvaises prononciations locales, qui implique un humour tordu, du second degré à revendre ainsi qu'une certaine modestie. Encore que dérober des millions, c'est une destinée qui paraît possible pour Robbing Millions, déjà très professionnel et plein d'expériences après seulement 2 années d'existence. 


 En Belgique, c'est une habitude de dire ça d'à peu près n'importe quel groupe émergeant, mais ici la brosse à reluire s'écrase surtout sur une réalité palpable, évidente : cela fait un bout de temps que dans cette autre tradition belge qu'est la pop à tiroirs, tarabiscotée, on n'a pas entendu quelque-chose qui sonne directement si évident, qui garde sa légèreté, accumule les idées sans ne jamais en faire trop. « Le côté aventureux de notre pop est plus une question de goût que de volonté, estime Lucien Fraipont, fondateur, tête pensante et guitariste du groupe. Mes premiers émois musicaux sont venus avec Nirvana (on est devenu potes avec Gaspard (Ryelandt, le chanteur) parce qu’on arborait tous les deux nos t-shirts Kurt Cobain à l’école primaire), Blur et les Pow Wow. Mais le vrai héros de mon adolescence, c’était Beck. Quand j’ai commencé à écrire des morceaux pour Robbing Millions, l’idée était simplement d’ajouter de la voix et des synthés à mes compositions, le tout sans me soucier de réfréner mes instincts pop comme ça pouvait être le cas lorsque j’écrivais pour mon groupe précédent, Winchovski, un quartet « jazz ».

Lucien Fraipont vient en effet du jazz, « matière » qu'il a étudié, notamment au Conservatoire de Bruxelles. C'est une expérience scolaire qui peut s'avérer un poil castratrice, tenir même de l'expérience sectaire. D'autres musiciens s'en sont plaint, ont du désapprendre avant de se retrouver, mais Lucien, lui, se considère plutôt avoir été du côté des bons élèves : « J’ai vraiment joué le jeu et j’y ai pris ce que je pensais en valoir la peine. J’ai eu de bons profs, d’autres pénibles, comme dans toutes les écoles. Le point principal, c’est que j’y ai rencontré beaucoup de bons musiciens avec qui j’ai fait de la musique en dehors des cours, avec qui je suis allé jammer, faire des concerts dans des bars, des mariages. J’ai un peu une âme de bon élève, ces années m’ont permis de bosser mon instrument, ce qui était plutôt bénéfique. J’étais prêt à devenir un vrai jazzman. Je suis même allé à New York pour passer des auditions, afin de continuer à étudier la musique là-bas, pour un an ou deux. J’ai été pris mais je n’ai pas reçu assez d’argent pour financer le projet. A la place, je suis resté à Bruxelles et j’ai commencé Robbing Millions. »

Un hobby ambitieux

En deux ans d'existence, Robbing Millions n'a pas chômé et s'apprête aujourd'hui à sortir son premier album, chez PIAS, annoncé par le single Dinosaur, plutôt gracieux, le genre à récolter les bons points sur Pitchfork. Le groupe a beaucoup tourné, a participé à des résidences d'artistes, remporté des concours, dont le Verdur Rock de Namur en 2013. Robbing Millions tient toutefois pour Lucien toujours du hobby : « Aujourd'hui, Robbing Millions est un hobby amélioré, mais un hobby ambitieux. Je découvre encore ce que c'est d'être musicien pop en Belgique mais je ne pense pas que cela soit très différent dans d'autres pays. Il faudrait en fait ici plutôt parler de 2 pays (la Flandre et la Wallonie, ndr) avec des publics aux goûts et aux références assez différents. Mais on est plutôt bien lotis, notamment grâce au statut d’artiste. Si on vivait en Angleterre, ou comme notre ex-claviériste Léo au Japon, on aurait tous un dayjob et je devrais écrire ma musique la nuit, dire adieu à toute vie sociale. Ca ne serait peut être pas mal, au fait… »

Le groupe étant composé de Francophones et de Flamands, chose devenue relativement rare dans le milieu musical belge, Robbing Millions a en fait été repéré des deux côtés de la frontière linguistique, « marchés » pourtant très différents. C'est tout bénef pour le groupe, désormais habitué de beaucoup de salles et de scènes du pays, qui a même déjà joué au Pukkelpop, en 2014, le meilleur festival de Flandre, peut-être même de Belgique, pour qui s'intéresse à l'indie. Sur la fiche de son programme consacrée au groupe, le Pukkelpop compare Robbing Millions à Bed Rugs, Tubelight et Float Fall, ce qui ajoute encore quelques références aux dizaines auxquelles les Bruxellois ont déjà été comparé depuis la sortie, en janvier 2013, de Ages & Sun, leur premier EP. Frank Zappa, MGMT... Les médias et les blogs prêtent souvent au groupe des vertus psychédéliques. Lucien : « De la pop psyché un peu barrée » ça on nous la ressort à chaque fois. Les journalistes aiment reprendre des termes déjà utilisés par d’autres journalistes. Quand tu lis des chroniques de concerts, ils parlent plus souvent du fait que Gaspard, notre chanteur a joué pied nus ou de la couleur de cheveux de Raphaël (notre bassiste) que de la musique. En même temps, c’est difficile d’écrire sur de la musique et c’est souvent ce genre de détails que les gens retiennent plutôt que la mélodie d’un morceau. On ne prétend pas parvenir à une musique franchement psyché mais comme aspiration, c'est quand même assez cool. Un groupe qu’on adore tous dans Robbing Millions, c’est Deerhoof. Ils font presque tout eux-même, des enregistrements à l’organisation de leurs tournées, etc... Leurs disques sont toujours surprenants, intéressants et hyper jouissifs, et leur énergie live est vraiment dingue. Les membres du groupe se permettent aussi des petites incursions dans des projets extérieurs (jouer sur des disques d’autres gens, faire des side projects, .) Malgré le fait qu’ils ne feront sans doute jamais de hit radio, ils peuvent compter sur une fanbase loyale partout dans le monde. Bref, c’est vraiment un modèle de carrière qui fait envie et nous donne la foi. Je reste aussi très admiratif de l’évolution de Radiohead. Ils ont vraiment eu le parcours contraire du cliché, premier album super puis ça ne fait qu’empirer. Sinon des artistes inclassables comme Robert Wyatt, Scott Walker, Ariel Pink, Dirty Projectors sont des sources d’inspirations auxquelles je reviens très régulièrement. Ces derniers temps, les moments où j’écoute le plus de musique c’est dans la voiture en allant aux concerts. On a du Des’ree, du Alex Cameron, du Phoenix ou du Brian Eno qui tourne pour le moment ! »

Hors-cadre

Bref, à défaut de véritable psychédélisme, ce qui implique tout de même toujours une volonté de défoncer les portes de la perception, Robbing Millions s'inscrit plus dans une tendance vieille de plusieures décades où la pop a pour noble intention de caser tout un tas de frissons de traverse et d'idées pas si pop que ça dans le cadre de morceaux directs, appréciables dès la première écoute, assez catchy pour être sifflotés sous la douche même si fondamentalement moins évidents qu'ils ne peuvent en avoir l'air de prime abord. Ce sont surtout des morceaux qui prennent plaisir à être joués en concert, étape primordiale de nos jours pour un groupe pop, à une époque où la vente de disques ou de fichiers digitaux ne suffit plus pour vivre son art. Heureusement pour Robbing Millions, le concert reste bien davantage un plaisir qu'une nécessité. « Malgré les côtés difficiles, les trajets, les chargements de matériel trop tard et trop bourré, les soundcheck pénibles et les attentes avant de jouer, etc … être sur scène ça reste un plaisir, oui, confirme Lucien. Les concerts avec Robbing Millions c’est un moment défoulant et libératoire, c’est un peu mon sport (j’ai abandonné la natation). La phase créative de Robbing Millions est un processus assez solitaire, et le concert c’est un peu l’accouchement. Non un accouchement ça serait trop douloureux, ça serait plutôt comme des anniversaires, souvent t’as pas trop envie d’y aller mais ça reste cool malgré le mal de tête du lendemain. Et le concert, j’y avais pas pensé mais oui, c’est aussi une nécessité pour gagner notre vie. J’en aurai peut être marre de porter des amplis à un moment mais pour l’instant ça me va très bien. »

Forest National

Comme c'est parti, ça pourrait donc aller très bien longtemps pour Robbing Millions, faire vivre au groupe quelques belles aventures, sans doute même hors de Belgique, avant le split, puisque c'est dans la nature des groupes d'un jour s'arrêter, sauf quand on s'appelle les Rolling Stones. D'où une dernière question bien dans l'esprit belge, second degré : que voudriez-vous le plus faire en tant que groupe avant de splitter ? Réponse de Lucien Fraipont : « jouer à Forest », c'est-à-dire à Forest National, une salle de 8000 places qui est un peu la référence historique à Bruxelles, là où viennent (venaient?) tous les grands groupes étrangers. Robbing Millions a fait mieux que ça, le groupe ayant déjà joué au Stade Roi Baudouin (50 000 places) mais l'après-midi, le temps d'une session vidéo, alors que l'endroit était vide. Alors, Forest National, vrai fantasme ou grosse blague ? C'est que de notoriété publique, le son des gros concerts est là-bas en général assez déplorable, surtout pour des perfectionnistes comme Robbing Millions. Hoho, humour belge, alors ? Ou pas ?


(Disclaimer) : Il y a quelques semaines, j'ai répondu à un appel d'offre de Wallonie-Bruxelles Musiques, l'un des organes de propagande du rock belge francophone, qui se cherchait des nouveaux rédacteurs, au ton un peu plus punchy. J'ai remporté cette affaire sans trop y croire et j'ai pondu dans la foulée ce premier papier sans trop me compromettre puisque je trouve le groupe plutôt bon. Il y a finalement eu une embrouille qui fait que mon offre leur coûterait plus que précédemment annoncé. A priori, c'est strictement administratif, une histoire de TVA impossible à exonérer, mais peut-être qu'une main velue invisible à décidé de ne pas laisser le gros troll défenseur du marché libre culturel que je suis fondamentalement trop traîner dans les arcanes du bon goût Made in Wallonia et que cette même main velue a poussé mon dossier vers la sortie. Quoi qu'il en soit, ce one-shot bien dégagé derrière les oreilles fut un travail de commande amusant. J'ignore totalement s'il sera un jour publié, encore moins où et sous quel format.