vendredi 22 août 2014

98. PAUL RUTHERFORD : GET REAL (HAPPY HOUSE MIX)

Avant Bez dans les Happy Mondays, il y avait Paul Rutherford dans Frankie Goes To Hollywood. Un autre mec qui n'avait pas l'air de foutre grand-chose dans son groupe, à part danser et accompagner les refrains, mais pourtant sans qui ça n'aurait vraiment pas été pareil. Get Real est le premier single d'une carrière solo à peu près sans aucun intérêt, qui n'a d'ailleurs dans un premier temps duré que quelques mois, autour de la sortie en 1990 d'un album vraiment anodin. Ce single, devenu un véritable classique, est pourtant une pure merveille, doublée d'un bien drôle numéro d'équilibriste entre une base acid-house vraiment mitonnée aux petits oignons, une ambiance contemplative curieusement assez ambient et le chant très séduisant de Paul Rutherford, pourtant piètre vocaliste. Autre source de grand étonnement : à la production de Get Real, on retrouve en fait nuls autres que Mark White et Martin Fry, du groupe ABC. Leur premier album de 1982, The Lexicon of Love, reste une vraie pépite de white funk symphonique, avec déjà Trevor Horn aux manettes, le producteur de Frankie Goes To Hollywood qui y testait d'ailleurs quelques idées qui feraient deux ans plus tard le succès monstre de FGTH. Mais en 1988, ABC était sur le déclin, pensant trouver dans la house le tremplin sur lequel rebondir. Or, si on peut penser à l'écoute de Get Real que le duo maîtrisait diablement ses nouvelles influences, il n'en était rien. Up, leur album de l'époque, est raté, tout comme ce qu'ils allaient ensuite encore sortir avec Rutherford. D'où cette aura de véritable miracle qui entoure Get Real, pur moment de finesse et de douceur dans un style musical non seulement un peu trop farouche pour l'équipe mais surtout fondamentalement fonctionnel et minimal, jamais censé être aussi châtoyant, paisible, zen, quasi mystique. D'où le culte durable.




Paul Rutherford, voix (chez FGTH : 1980-1987, en solo 1988-1990, à nouveau actif depuis 2010)
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99. SEVERED HEADS : DEAD EYES OPENED

L'une des grandes idées accidentelles de la new-beat consistait à jouer des maxis 45 en 33 tours, avec le pitch monté à 8. C'est de cette façon que furent traitées dans les discothèques belges aux alentours de 1986-87 le Flesh d'A Split Second, Let You Body Learn de Nitzer Ebb, Bryllyant de Boytronic, Dub Love de Master C&J et ce Dead Eyes Opened de Severed Heads, un groupe australien qui a fonctionné de 1979 à 2007 et rejoue de temps à autre sur scène depuis. Dead Eyes Opened, qui a aussi connu un certain succès à sa vitesse normale et même une bonne position dans les charts australiens avec son remix de 1994, reste assurément leur titre le plus culte. Severed Heads en a pourtant quelques autres, en fait pas plus mal, à son répertoire, qui s'apprécient certes plus par curiosité historique que par réel enthousiasme, vu que c'est souvent une musique assez maladroite, mal branlée, typique d'une époque où pas mal de groupes se vautraient dans une espèce de dead zone car pas assez dance pour les clubbeurs, malgré une influence certaine sur Detroit et Chicago, mais trop clubby pour les Goths. Un pan musical qui me sert en fait de refuge quand je m'ennuie, où évolu(èr)ent aussi des groupes comme Psychic TV, Test Dept, Cabaret Voltaire et Chris & Cosey, à la lisière de la musique industrielle et du beat sous ecstasy; une jungle touffue où parfois dégotter des pépites et le plus souvent des morceaux inaboutis mais plein d'idées et d'enthousiasme. Pour la petite histoire, la voix sur Dead Eyes Opened est celle d'Edgar Lustgarten, un auteur de polars anglais aussi journaliste à ses heures, qui nous lit ici un extrait de Death of The Crumbles, le rapport d'une célèbre histoire de serial killer des années 20, dans le Sussex.




Severed Heads (Australie, 1979-2007, 2010-2013(?))

Tom Ellard, tête (coupée) pensante. Personnel pour le reste fluctuant au fil des ans. 

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jeudi 21 août 2014

100. LIQUID LIQUID : OPTIMO/CAVERN

Après avoir connu une révélation en découvrant la musique de Can, Fela Kuti et le dub, cette bande de punks du New Jersey se rebaptise Liquid Liquid et entreprend « une déconstruction du rock animée par un groove minimal mais redoutable », pour reprendre les termes de Peter Shapiro dans Turn The Beat Around : l'Histoire Secrète du Disco (Allia). 

En 1983, leur morceau Cavern, extrait de l'EP Optimo, connaît un succès conséquent dans les discothèques de New-York et grimpe même autour de la cinquantième place des charts disco du Billboard. Cavern est quelques semaines plus tard complètement vampirisé par Grandmaster Flash et Melle Mel, qui s'en servent comme base de leur tube hip-hop au goût de coco White Lines (Don't Do It), sans toutefois penser à créditer les Liquid Liquid. Les poursuites judiciaires engagées par leur label 99 Records mettent non seulement la structure en faillite mais provoquent aussi celle de Sugarhill Records, le label de Grandmaster Flash. Liquid Liquid se sépare peu après le procès, en 1984, pour ne rejouer officiellement ensemble qu'un peu moins de 25 ans plus tard, très sporadiquement, par exemple à la Villette Sonique en 2009 ou en première partie du dernier concert de LCD Soundsystem, en 2011. Leurs 3 EP's enregistrés entre 1981 et 1983 ont été une première fois compilés en 1997 sur le label Grand Royal des Beastie Boys (Mo Wax pour l'Europe), ensuite en 2008, par Domino Records. Faut dire ce qui est : ces morceaux ne sont pas forcément bons, parfois tellement décharnés qu'ils semblent surtout inaboutis. Optimo, ma préférence à moi, et Cavern, restent par contre de véritables bombes; il va sans dire déjà complètement usées par à peu près toutes les discothèques belges et soirées itinérantes new-wave ou même new-beat dignes de ce nom, des années 80 à nos jours. 
                                                               





Liquid Liquid (USA, 1981-1984, à nouveau actifs depuis 2008)

Richard McGuire, basse, Scott Hartley, batterie, Salvatore Principato, voix, Dennis Young, percussions.


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jeudi 14 août 2014

LE PUDDING TOTALITAIRE

Gamin au pensionnat de rupins, George Orwell faisait pipi au lit, craignait les séances de branlettes collectives et se sentait espionné en achetant du chocolat. Ce traumatisme du système scolaire anglais explique peut-être les passages les plus faibles de 1984, ceux pourtant censés décrire l'horreur absolue.

On n'a pas ici l'ambition de réécrire l'histoire littéraire comme le ferait dans le bouquin le Miniver, le Ministère de la Vérité chargé de truquer le passé et les souvenirs du peuple. 1984 est un tricot d'observations pertinentes et d'intuitions géniales, une dénonciation en gros implacable du stalinisme ainsi qu'un hommage vibrant aux libertés individuelles. C'est aussi un roman de mauvaise anticipation, à la trame narrative simplette, aux personnages mal pensés, à la psychologie naïve et aux incohérences dignes d'un blockbuster hollywoodien contemporain. En 1984, le Royaume-Uni a été marqué par les grandes grèves des mineurs, la montée des Smiths, les culs velus en shorts de cuir de Frankie Goes To Hollywood tout le temps, partout, ainsi que par la visite de courtoisie chez Madame Thatcher de Mikhail Gorbatchev, représentant d'un système politique alors en pleine déroute et de moins en moins ennemi. Ca, Orwell ne l'avait pas vu venir. Normal : son 1984 s'inspire surtout du Moscou sous Staline et du Londres d'après-guerre, avec ses cratères dus aux bombardements nazis, son rationnement alimentaire, sa propagande patriotique et sa nostalgie de l'Empire Britannique, alors en pleine phase de décolonisation.

On le sait, Orwell s'est pour 1984 aussi largement inspiré de Nous Autres, dystopie de 1920 signée de l'écrivain russe Ievgueni Zamiatine, ainsi que de La Kallocaïne, autre dystopie, cette fois parue en 1940 et imaginée par la Suédoise Karin Boye. Orwell entendait au travers 1984 lancer un cri d'avertissement politique fort. On peut donc penser qu'il était chaud-boulette sur son gros tas de notes, qu'il savait quoi dénoncer, maîtrisait au mieux sa critique du système soviétique, du double-langage et des dangers du socialisme anglais. Par contre, il est aussi permis de suspecter que l'auteur n'entendait que pouic aux codes de la science-fiction et de l'horreur et c'est peut-être bien pourquoi toute cette belle théorie s'est finalement transformée en grosse bouillabaise où les observations politiques tranchantes flottent à côté de gros grumeaux de pures couillonnades fictionnelles.

Big Moustache is watching you

Le roman reste aujourd'hui connu pour ses archétypes devenus clichés (Big Brother, la novlangue, la réécriture de l'histoire à des fins de propagande interne...) mais le monde qu'il caricature est bel et bien mort, sauf peut-être en Corée du Nord. 65 ans après sa publication, 61 après la disparition de Staline, 1984 a vieilli. La surveillance généralisée, la détention arbitraire, la torture et l'assassinat ciblé existent certes toujours, y compris dans des pays réputés libres. Mais Orwell n'a pas imaginé que l'on pourrait dès 1984 très bien ne pas tuer un opposant politique, ne pas censurer une voix dissidente. On peut aujourd'hui se contenter de totalement la décrédibiliser médiatiquement, de faire passer grâce aux réseaux sociaux le mouvement insurrectionnel pour un ramassis de clowns conspirationnistes, de minimiser l'impact de révélations ou même miser sur la possibilité que tout le monde se fiche comme de son premier lolcat de ce qu'un fuitard peut bien dévoiler des rouages d'un système corrompu. Dans 1984, il y a du Staline et du Trotski. Par contre, pas la moindre trace d'un ancêtre de Julian Assange ou d'Edward Snowden. Normal. Ce qui l'est moins, normal, c'est qu'au moment d'imaginer l'horreur absolue, la fin de l'humanisme, un système tyrannique s'installant pour durer éternellement, Orwell se soit empêtré dans un concept totalitaire futuriste aussi wtf qu'une dichotomie fantaisiste entre une large majorité de prolétaires plus ou moins libres et une petite poignée de membres du Parti vivant à eux seuls une expérience totalitaire full options, avec sa surveillance omnisciente irréaliste (qui surveille les surveillants?) et cette énigmatique interdiction sexuelle entre adultes pourtant consentants.



Le totalitarisme des chambrées de jeunes garçons anglais

Une hypothèse marrante qui permet de donner sens à ces incongruités implique de relire 1984 à la lumière de la nouvelle Such Such Were The Joys, finalisée au printemps 1948, quelques mois avant la touche finale portée par Orwell à 1984. L'auteur y décrit la vie malheureuse qui fut la sienne à Crossgates, transposition littéraire à peine déguisée d'un pensionnat huppé du Sussex où il a été envoyé tout gamin. Un monde refermé sur lui-même, où quelques règles aussi basiques qu'arbitraires sont dictées par le Headmaster, figure d'autorité menaçante, quasi divine, qui voit tout, sait tout, et recourt au châtiment corporel pour sanctionner ce qu'il considère être des transgressions, volontaires ou non. S’instaure forcément parmi les petits pensionnaires la plus morbide des paranoïas. Ils se dénoncent les uns les autres, non sans plaisir sadique. Leur solitude est abominable. Ils sont mal nourris et déracinés dans un monde clos où des plaisirs simples comme de mariner dans un bain chaud ou de savourer un morceau de chocolat leurs sont momentanément interdits. Crossgates est un pensionnat pour garçons, autrement dit un environnement où le sexe est en principe absent et où les accusations de pédérastie mènent aux coups de canne, voire aux expulsions. C'est une école anxiogène, brutale et froide, et pourtant, quand ses pensionnaires la quittent, ces gamins promis à devenir cadres de l'administration gouvernementale britannique gardent presque tous une dévotion quasi religieuse pour le Headmaster. Ils lui sont reconnaissants d'avoir fait d'eux des hommes bons, honnêtes et droits. Tout comme à la fin de 1984, après toutes les tortures qu'il a subies et malgré qu'il soit promis à une mort aussi violente que subite, Winston Smith se met à aimer Big Brother d'un amour sincère et inconditionnel.

Dans le roman, l'endoctrinnement ne concerne que les membres du Parti. En dehors de celui-ci, « les proles » vivent une vie miséreuse mais exempte de surveillance rapprochée. Si des agitateurs apparaissent, ils sont neutralisés, mais 1984 ne semble pas envisager qu'un leader charismatique révolutionnaire puisse émerger de la masse inculte. A Crossgates, la tyrannie à laquelle le Headmaster soumet ses élèves n'est elle aussi effective que dans l'enceinte de l'établissement. En dehors, la vie villageoise continue tranquillement et on peut supposer que les gamins pensionnaires, future élite de la nation, avaient des paysans et des petits commerçants des alentours une perception assez semblable à celle qu'a Winston Smith des prolétaires dans le roman : des êtres aux mœurs rudes mais charmantes, à la crasse romantique, exclus de naissance des brillantes carrières institutionnelles, mais jouissant d'une liberté désirable.

Le chocolat, c'est l'esclavage

A Crossgates, Orwell pissait au lit. Chaque soir, flippé, il priait Dieu pour que sa vessie tienne jusqu'au lendemain matin. Mouiller ses draps était sévèrement sanctionné par le Headmaster et Orwell racontera plus tard que c'est précisément cette expérience de se prendre des coups de canne pour un acte involontaire qui lui fera comprendre que l'on vivait dans un monde dont il lui serait impossible de respecter les règles. Quand Winston Smith est arrêté dans 1984, il croise en prison un voisin pourtant tranquille à qui il est curieusement reproché d'involontairement critiquer Big Brother dans son sommeil. Autre coïncidence amusante, peut-être frappante : dans Such Such Were The JoysOrwell raconte aussi qu'un jour qu'il est envoyé faire une course au village, il s'achète en douce du chocolat avec de l'argent qu'il a caché. Alors qu'il sort de la confiserie, un homme le dévisage longuement et le gamin est vite persuadé qu'il s'agit en fait d'un espion du Headmaster. Il s'attend à être dénoncé et puni, comme n'importe quel morveux dont la culpabilité se transforme en paranoïa galopante. Winston Smith vit dans le roman une expérience similaire : il découvre par hasard une charmante boutique d'antiquités dans les bas-fonds de Londres, loue au propriétaire une chambre meublée où écrire tranquillement ses tourments et faire l'amour à Julia et hop, le type est en fait un espion du Parti qui les dénonce aux autorités. C'est cauchemardesque mais délirant, comme une crainte d'enfant. Dans la nouvelle, Orwell reconnaît d'ailleurs qu'il fut grotesque de penser qu'un maître d'école placerait des espions ici et là afin de s'assurer que le règlement de son établissement soit respecté même là où il ne s'applique pas. Dans le roman, par contre, il semble plutôt logique à l'auteur que son héros soit dénoncé par un espion qui n'a aucune raison de l'être, propriétaire d'un immeuble qui n'a aucune raison d'être surveillé et où le personnage est entré totalement par hasard. Licence poétique, toi qui excuse les pires incohérences...



La caméra sur le parking du Monoprix

Souvent naïf, un poil trop moraliste, plus british que gauchiste, George Orwell avait ses idées et ses doutes, qu'il défendait plutôt pas mal quand il se contentait d'observer ses marottes ; c'est-à-dire les pauvres, le socialisme et ses perversions. Imaginer un futur horrifique crédible lui semble par contre avoir été plus difficile. La tirade finale du personnage d'O'Brien, sbire du Système qui torture Winston Smith, est ainsi à peine digne d'un méchant peu inspiré de James Bond : « Le pouvoir est d’infliger des souffrances et des humiliations. Le pouvoir est de déchirer l’esprit humain en morceaux que l’on rassemble ensuite sous de nouvelles formes que l’on a choisies. Commencez-vous à voir quelle sorte de monde nous créons ? C’est exactement l’opposé des stupides utopies hédonistes qu’avaient imaginées les anciens réformateurs. Un monde de crainte, de trahison, de tourment. Un monde d’écraseurs et d’écrasés, un monde qui, au fur et à mesure qu’il s’affinera, deviendra plus impitoyable. Le progrès dans notre monde, sera le progrès vers plus de souffrance. L’ancienne civilisation prétendant être fondée sur l’amour et la justice. La nôtre est fondée sur la haine. Dans notre monde, il n’y aura pas d’autres émotions que la crainte, la rage, le triomphe et l’humiliation. Nous détruirons tout le reste, tout. » (1984, Gallimard 1950 p. 376.)

Enfantin, caricatural, de l'ordre de l'improbable croquemitaine, ce portrait d’un état totalitaire éternel qui n'a d'autre but que de broyer l'individu, qu'est-ce vraiment, sinon un update athée d'une description de l'Enfer, pas que scolaire ? 1984 est censé décrire le système politique le plus abject et traumatisant de l'histoire, le bouquin est écrit même pas 5 ans après Auschwitz, et tout ce qu'Orwell arrive à nous sortir, c'est que l'avenir du stalinisme pourrait drôlement ressembler à une expansion à niveau mondial du système éducatif huppé anglais. Avec, en plus du panpan-cucul, des caméras partout et la peine de mort post-coïtale. Ainsi qu'un Headmaster/Big Brother/Staline/Satan en guise de nouvelle entité impossible à vaincre. C'est immature et nawak, aussi nawak que Matrix et Twin Peaks, qui sont, comme 1984, des œuvres à l'intelligence éventuellement accidentelle, aux concepts vertigineux et au freestyle tellement vague qu'elles permettent en fait à n'importe qui d'y greffer n'importe quelle théorie geeky et pseudo-profonde. Le genre de catalyseur des folies de l'époque qui fait, dans le cas d'Orwell, que 1984 est vu à la fois comme un grand roman socialiste et une bible libertarienne, un généreux pamphlet anticommuniste et un épouvantail sécuritaire. Tout et son contraire, donc. Une dénonciation du bolchévisme, du Patriot Act, d'Hadopi, d'Echelon, de l'Union Européenne, de la lutte des classes, de Facebook, d'Obama, de Poutine, de la NSA, de la caméra sur le parking du Monoprix et même de Loana. Ca non plus, Orwell ne l'avait pas vu venir.

Texte écrit en collaboration avec Emmanuelle Raga, d'après son idée, et publié dans Gonzaï n°7, juillet/août 2014, toujours en vente sur le site.
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mercredi 13 août 2014

VAUT-IL MIEUX 1 FRONT 242 + 1 TUXEDOMOON QUE 2 SACHETS DE CHURROS ET 4 MOJITOS?

Plaisir d'Eté, Paradis du Churros, Food Truck transformé en Prout Truc, verdict final que le Brussels Summer Festival tient tout simplement d'une annexe de la Foire du Midi... Dans la vacherie de compétition, nous avons su nous montrer cruels en cherchant vainement un truc non dégoulinant à se mettre sous la dent, ce mardi soir, quelques minutes avant le début du concert de Tuxedomoon. Faut dire que tout juste sorti d'une grippe intestinale du pied gauche, la tolérance pour la mangeaille de kermesse n'était pas de la partie. Pas plus que l'envie de voir prester un soir plutôt frisquet Tuxedomoon et Front 242, à vrai dire, groupes que notre grand âge nous a permis de jadis croiser à des périodes plus déterminantes de leurs carrières, quand la new-wave n'était pas de la couille. Et que le mois d'août ne ressemblait pas encore à l'automne.

Ce contexte perso étant planté, il n'étonnera personne qu'il m'a fallu moins de dix minutes de présence sur le site du festival pour sérieusement me prendre le bec avec une mémère et sa fifille. Le fond et le motif de la dispute n'ont aucun intérêt. Par contre, l'embrouille terminée, il est à noter que la fifille a essayé de consoler sa Môman, fortement énervée par mes sarcasmes, en lui montrant sur son smartphone la vidéo d'une tortue mâle qui essaye d'avoir des rapports sexuels avec un wok. A ce même moment, dans le décor, un gros type mal lavé au cerveau visiblement complètement grillé par de bien drôles de drogues fendait la foule avec autour du corps différentes couches de haillons et sur le nez un museau de chat en plastique. Tout cela sous l'oeil placide de petits flics qui n'avaient pas l'air d'atteindre le 1m68 réglementaire, même les bras levés. D'où, soudainement, en plus de ma mauvaise humeur, une volonté de mourir, là, directement, comme ça, pouf, adieu cruel cirque humain.



Dans une relative indifférence, c'est alors que Tuxedomoon a commencé à jouer. Faut dire que le groupe yankeexellois (haha!) n'a pas choisi la facilité, illustrant en fait en musique un court-métrage diffusé sur l'écran de fond de scène, petit film que nous avons d'abord pris pour une publicité Actiris, avec son Docteur Maboul qui engueule un personnage recouvert de bandes magnétiques, qui finit par s'échapper dans la nature. J'avoue n'avoir ensuite pas vraiment suivi, jamais conquis par l'ensemble, distrait par notre conversation entre amis, et tout cela pour une simple et bonne raison. Je ne doute en effet pas un seul instant que la musique espiègle et tortueuse de Tuxedomoon reste un plaisir rare, encore aujourd'hui, dans une belle salle bien sonorisée. Ce mardi soir, au BSF, les balances étaient par contre tellement scandaleusement mal réglées que cette musique incontestablement assez difficile me fit en fait aux oreilles ce que le kebab au ragondin responsable de mon intoxication alimentaire évoquée en début de chronique fit il y a quelques jours à mon estomac.

Pareil pour Front 242, d'ailleurs. Depuis 1986, j'ai vécu des concerts de ce groupe qui m'ont marqué au fer rouge, j'en ai vu d'autres que j'ai trouvé patauds, il y en a même qui m'ont fait doucement ricaner mais, toujours, il s'est agi d'une expérience sonore immersive de première bourre. C'est le propre de Front 242 : même s'il est permis de ne pas trouver très finauds la purée electro-body balancée dans les oreilles du public et les accents bien brusseleir à la Alain Courtois des chanteurs, les concerts du groupe sont en principe des expériences physiques intenses mais pour qu'il y ait expérience physique intense, il faut évidemment que le son soit à la hauteur. Surtout quand le groupe, plutôt en forme, avec un Richard 23 toujours plus bondissant qu'un lolcat sur You Tube, décide de généreusement balancer quelques gros classiques/grosses patates de son répertoire le plus féroce, les Take One, No Shuffle, Funkhadafi et le toujours furieusement cinglé Commando Mix. Voilà qui aurait du faire bouillir le Mont-Des-Arts. Mais avec une régie finale réglée au mouffle aplatissant basses et reliefs à la tractopelle, seuls les plus motivés, peu regardants, demi-sourds et parfaits ignares auront finalement passé une vraie bonne soirée musicale, les moins pigeons du lot étant partagés entre ennui, consternation et regret d'avoir payé pour du pareil foutage de poire. Les stands de churros et de mojitos n'ont par contre pas semblé s'en plaindre et c'est sans doute bien là le principal, pour certains responsables.

Chronique publiée le 13 août 2014 sur le site du Focus Vif

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