samedi 25 avril 2015

FRANZ BECKENBAUER A LA BASSE

En 2008, à l'occasion de la sortie de leur Best Of sur Eskimo Recordings, j'ai écrit un article sur Allez Allez pour le magazine français Trax, à la demande du rédacteur en chef d'alors, Patrick Thévenin, qui connaissait et appréciait le groupe, comme beaucoup de mes proches qui avaient déjà les oreilles grandes ouvertes durant les années 80.
Dans mon petit milieu, il existait et existe toujours un consensus autour d'Allez Allez, considéré comme plutôt bon, ou du moins plutôt appromixatif mais avec quelques moments d'excellence. J'ai aussi publié cet article sur le blog que je tenais alors et il n'a pas fallu dix minutes pour que cela s'empoigne ferme dans les commentaires. A mon grand étonnement, j'ai découvert que dans le monde du dehors, il semblait en fait aussi y avoir une véritable détestation à l'égard d'Allez Allez. On a même été jusqu'à me reprocher ce qui me semble pourtant de plates évidences, à savoir que Marka, le bassiste du groupe, était devenu “en francophonie belge une célébrité, actif dans la variété rock et marié à une vedette du stand-up, Laurence Bibot” et que les guitaristes Nicolas Fransolet et Kristiaan Debusscher avaient quelques années après le split d'Allez Allez été “membres des Snuls, comiques trash ayant secoué la télévision de 1988 à 1993 et restés immensément cultes depuis.” Durant quelques jours, sur mon blog, le cirque Internet a carburé à mort : de simples critiques à propos d'un article sur un groupe d'il y a plus de 30 ans, on est passé à du racisme anti-bruxellois, du révisionnisme concernant les Snuls, des parti-pris débiles à l'encontre de la dance-music, des saloperies sur Bibot et la RTBF, ainsi que la dénonciation de la subsidisation suspecte des spectacles de Marka à Cuba. J'en passe des plus gratinées encore.

Je n'ai toujours pas compris le déclic de ce tsunami critique, même si Marka et Debusschere m'avaient en interview expliqué s'être à peu près mis à dos l'entièreté du milieu musical durant l'aventure Allez Allez, autrement dit, avoir l'habitude de provoquer des réactions viscérales. Et de n'en avoir strictement rien à foutre. Dans Rock au Royaume, son bouquin sur le rock belge de 1985, le journaliste Philippe Cornet avance même que c'est en partie à cause d'Allez Allez que les filiales bruxelloises de firmes de disques internationales ont longtemps hésité avant de signer des groupes locaux et de mettre les moyens pour qu'ils fonctionnent vraiment. “Allez Allez a été disqualifié aux yeux des majors par une attitude jugée infantile, capricieuse malgré un début de carrière très prometteur – deux albums qui se vendent bien et une possibilité réelle de mordre le marché britannique grâce à leur chanteuse anglaise”, écrit Cornet, expliquant plus loin que les Flamands à la tête des majors se sont longtemps méfiés des Francophones à cause justement de cet amateurisme élevé au rang d'art noble.
Franz Beckenbauer à la basse
Faut dire que les Allez Allez n'en ont pas raté une. Dans mon article pour Trax, Marka expliquait qu'un moment, “il y a vraiment eu beaucoup d'argent en jeu. On était signés sur Virgin UK et le label considérait avoir 3 priorités : Simple Minds, Culture Club et nous. Histoire de finaliser l’accord, on a eu cette réunion avec Brian Carr, l’avocat des Sex Pistols. Ca reste le plus grand fou rire de ma vie. Il demandait nos noms pour les contrats et nous, on se foutait carrément de sa gueule, on lui balançait ceux de célèbres joueurs de foot : Johan Cruyff, Franz Beckenbauer... » C'est au même moment, alors qu'Allez Allez se sabotait donc la possibilité de marquer au fer rouge la pop eighties que la chanteuse Sarah Osborne décide de se marier avec Glenn Gregory du groupe Heaven 17, mais aussi de quitter le monde de la musique pour devenir peintre. Allez Allez ne s'en est jamais vraiment relevé, continuant péniblement jusqu'en 1985, enregistrant même un album jamais sorti avec une chanteuse black et le DJ/producteur Mark Kamins, mais ce fut “un véritable chemin de croix”, selon Marka. Dont tout le monde se fout, eux y compris. L'âge d'or (en contreplaqué), de 1981 à 1983, c'était avec Osborne, qui chante sur ce que l'on peut appeler les tubes du groupe : She's Stirring Up, Allez Allez, African Queen et In The Valley of The Kings.
Les 3 premiers de ces titres se retrouvent sur African Queen, un mini-album totalement culte, du moins parmi mes fréquentations et le milieu dance, en Wallonie, c'est moins évident. C'est un disque qui continue de se traquer sur Discogs, surtout dans sa version du label Scalp de feu Gilles Verlant.

« Dans la foulée de She’s Stirring Up qui marchait déjà fort bien, expliquait en 2008 ce même Verlant dans Trax, on a très vite sorti le mini album African Queen et là, il s’est passé tout ce truc assez phénoménal autour du groupe, très drôle à vivre : disque d’or en Belgique, tout un tas de concerts, la signature sur un label anglais, le deuxième album jugé prioritaire par Virgin… » African Queen est surtout porté par le morceau éponyme, un funk lent et fiévreux qui sonne un peu comme Grace Jones emmenée à Matongué par des poivrots ucclois à la fermeture du Mirano. Les autres titres phares de l'EP sont donc She's Stirring Up et Allez Allez, qui ont justement cartonné au Mirano, ces années là, mais ont aussi connu un gros regain d'intérêt presque 30 ans plus tard, alors qu'il se mariaient très bien aux beats de LCD Soundsystem, Hot Chip et des Chk Chk Chk, groupes punk-funk plus récents dont les Allez Allez étaient en quelque sorte les grands oncles. Le genre de grands oncles à sortir des grosses blagues de cul gênantes aux banquets familiaux et donc à ne plus y être invités par Mémé. Ce qui est bien dommage. Allez Allez forever. Et pour les rockeurs wallons, la même chose.