jeudi 21 mai 2015

LES STALAGS DU FAUX COOL

Je n'aime pas les festivals et qu'on ne vienne pas me dire que c'est parce que je suis vieux, je ne les aimais déjà pas quand j'étais jeune. Quand je dis festivals, j'entends les festivals à la campagne comme Werchter, Dour ou le Pukkelpop.

Je n'ai rien contre les bons festivals urbains pointus comme le Bozar à Bruxelles ou la Villette Sonique à Paris. C'est une autre expérience, celle d'une soirée un peu longue et variée. On arrive propre, on a bien mangé, on rentre chez soi ou on va en after quand c'est fini. Rien à voir avec l'expérience Koh Lantah d'un festival campagnard de plusieurs jours dont on est quasi prisonnier. J'ai un jour osé parler de « camps de concentration de vacances » et malgré le Point Godwin, je maintiens. Je pense que ces festivals sont fondamentalement des stalags du faux cool.

On nous vend une expérience larger than life, c'est comme ça que les festivals font leur promo. On nous vend donc un PUTAIN DE PETIT FESTIVAL DE PETITES MUSIQUES comme on nous vend du trekking au Népal ou un safari en Afrique. Ce n'est pas que ridicule, c'est surtout mensonger. Si un sanglier attaque ma tente en pleine nuit au fin fond de la Patagonie ou que des mecs bourrés me font un plan à la Eden Lake dans la cambrousse, c'est une aventure, oui. Par contre, si un connard de rasta blanc bourré à la Cara coupée au shit pisse sur cette même tente à Dour ou joue du djembé toute la nuit quand j'essaye de dormir alors que mes oreilles sifflent encore après 14 heures de musique non-stop, c'est une nuisance, et pas grand-chose de plus. C'est pourquoi, moi, je vois les festivals comme une suite de nuisances entrecoupées de concerts.

On transpire, on sue, on pue, on se trimballe dans le même short durant 4 jours. On ne mange que des frites, des saucisses carbonisées ou du bête taboulé. On boit de la bière plate et chaude à s'en faire exploser la vessie, on se drogue avec de la peinture raclée du mur de Fukushima. Tout ça pour quoi ? Attendre de voir jouer les Chemical Brothers ou Faith No More en pilotage automatique. Car il faut bien admettre que ces concerts sont rarement bons. Il y a des exemples qui me contredisent, bien sûr, mais je n'ai pas le souvenir de prestations inoubliables en festivals. J'ai plutôt le souvenir d'avoir kiffé des prestations moyennes uniquement parce que j'étais dans un état qui m'aurait fait kiffé un playback de Flûte de Pan Rue Neuve. L'énergie n'est pas la même que dans une salle. L'enjeu n'est pas le même. Les conditions non plus. Dans le domaine de la musique électronique, les DJ's ne jouent pas la même chose devant 20 000 ou 30 000 personnes que dans un club. Ils privilégient plutôt le gros boumboum à la finesse, aux dérapages. Bref, à l'intéressant.



Ca, c'est mon expérience client, on va dire. Maintenant, si je dois parler en tant que journaliste, c'est carrément plus dramatique. Déjà, je trouve qu'on ne devrait pas plus parler dans les médias des festivals que des carnavals, des kermesses et des brocantes. C'est du même ordre : de la liesse populaire sans surprise, calibrée, chaque année le même cirque. La couverture des festivals prend beaucoup trop de place, au détriment de la véritable information, du véritable travail journalistique. Les premiers noms de Dour et des Ardentes tombent en février, ça fait des articles et des interviews alors qu'au fond, on s'en fout, c'est même carrément risible. Si ma mère annonçait le repas de Noël à Pâques, toute la famille la traîterait de toquée. A raison.

Or, le journalisme musical, ce n'est plus que ça : des chroniques de disques, des interviews promo, des reviews de concerts et des annonces de festivals. Quand ce ne sont pas les festivals belges dont on parle, on envoie les journalistes à l'étranger pour couvrir South by Southwest, Europavox ou ce truc en Islande, Airwaves. Moi, je voudrais lire (mais aussi écrire) des articles de fond sur du rock barjot du passé et du futur, des reportages sur des scènes inconnues, longuement chroniquer et contextualiser des bouquins et des ressorties... Bref, tout ce qui est généralement expédié en 15 lignes parce que le maximum d'espace est dédié à la promotion, donc aussi aux festivals, puisque nous vivons dans un pays où il y en a genre 600 par an et ils bataillent ferme pour se faire connaître.



Binge-drinking et statut d'artiste

Le pire, c'est qu'on ne couvre même pas bien ces festivals. Même des fanfarons comme Vice n'arrivent pas à chaque année sortir autre chose qu'une sorte de guide pratique et utilitaire. Pour un journaliste, il y a pourtant bien des choses intéressantes et même passionnantes à écrire sur les festivals : comment et pourquoi ils sont subsidiés même quand ils sont bénéficiaires, comment ils se font la guerre pour avoir tel ou tel gros artiste, comment l'orga est généralement politisée, pourquoi ils tuent éventuellement le clubbing... Mais ça ne se fait pas, car tout le monde se contente d'essayer de plaire et de rendre service au public plutôt que de véritablement l'informer. Le public ne demande d'ailleurs pas à être informé. Un festival, c'est un alibi culturel à un mélange de barbecue et de binge-drinking. Une soirée camping animée par Girls in Hawaii, un fond de tiroir Ninja Tune et Villalobos pour les bites du public, l'occasion de l'année pour tout un tas de musiciens de prouver que leur statut d'artiste n'est pas usurpé.

Dans les médias, il n'y a pas que les journalistes qui font n'importe quoi avec les festivals. Le marketing, c'est pareil. Dans un magazine gratuit anglais, je suis tombé sur une publicité pleine page pour une marque de tentes. C'est dingue mais vendre de l'espace publicitaire à une marque de tentes dans un magazine qui parle de festivals, il semble bien que personne n'y ait pensé avant. En Belgique, dans un pays où il y a donc au bas mot 600 festivals par an, personne n'a visiblement encore pensé à faire financer son magazine ou son webzine en période de festivals par des fabricants de matériel de camping, de vêtements de pluie, de kits d'urgence médicales, de frigoboxs, de crème solaire, de shorts, d'aspirines, de chaussures permettant de rester debout immobile 12 heures d'affilée sans se niquer le dos, de capotes, d'alcools en cubis, que sais-je encore... Après, on s'étonne que la presse musicale se meurt et qu'Internet se cherche toujours un modèle économique.

Et qu'on ne me parle pas de Tomorrowland. Tomorrowland, c'est le concept professionnalisé d'une rave dans un parc d'attractions et, aux Etats-Unis et au Canada, il y en a déjà eu quelques-unes du genre, il y a 25 ans. Rien de neuf sous le soleil, donc, c'est juste plus pro, plus grand, plus tapageur. Ce qui n'est selon mes critères pas forcément une qualité. Maintenant, oui, j'ai 45 ans et mes attentes par rapport à la musique sont basées sur les claques que j'ai eu dans des petits clubs pour l'electro, la house et la techno, dans des concerts un peu dingues et sauvages en ce qui concerne le punk et le garage, et dans des bars. Même les raves, ce n'était pas pour moi, même si je pense qu'elles furent très importantes à un niveau sociologique et que je les respecte pour ça. De plus, les raves étaient une aventure, étaient excitantes. Il ne s'agissait pas de simple consommation, comme le sont Coachella, Glastonbury et Tomorrowland, les modèles absolus pour les festivals actuels. Les raves étaient une forme de contre-culture illégale, rebelle et sauvage alors que les festivals ne sont que des produits commerciaux. Qu'en connaissance de cause et vu la recette, je n'ai tout simplement pas envie de consommer. 


9 commentaires:

  1. Et que dire d'Esperanzah! ? C'est un festival qui privilégie la découverte aux têtes d'affiches, la qualité musicale à la quantité (notamment la scène côté jardin a déjà donné lieu à des moments d'anthologie en festival), la bouffe est locale-éthique ou équitable et donc très bonne, il y a des zones de replis, de détentes, (même pour les gosses et les bébés) où on peut chiller sans se faire agresser les oreilles ou par un sponsor puisqu'il n'y a pas de sponsor sur le site d'ailleurs... il y a un camping famille super calme, puis si on veut changer d'air il y a toujours le cinéma, les arts de la rue ou un débat ou l'autre... Bref que pensez-vous d'Esperanzah?

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    1. Musicalement, ce n'est vraiment pas ma tasse de thé, donc rien.

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  2. Je vous conseille LaSemo, à l'opposé de toutes ces machines à fric et bien plus complet/large qu'un festival de musique traditionnel! Avec des spectacles (cirque, théâtre, art de rue), du bien-être, de la gastronomie, de l'artisanat...

    Puis, c'est un des rares événements de ce type où on peut se coucher dans l'herbe (propre) ou dans des hamacs pour simplement passer du bon temps.

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    1. La programmateur de LaSemo devrait être jeté aux crocodiles...

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    2. c'est pas gentil pour les crocodiles...

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  3. Et que pensez vous de la "Fiesta du rock" à Flemalle? c'est un peu plus pointu que le "micro festival" de Liège et ils coupent la bière à la NA pour que les gens soient moins agressifs, ceci dit le Micro c'est bien aussi, cette année y parait qu'il y aura un stand de tatouages éphémères et de location de casquettes & barbes postiches...

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  4. http://www.lafiestadurock.be/

    Je connais pas un seul des groupes programmés. Et je n'ai pas très envie de les connaître :D

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  5. Archive à retrouver. Dick Annegarn ( "Bruxelles, ma belle") a naguère publié une "carte blanche" dans LE SOIR (en page une) où il comparait Forest National à un camp concentrationnaire. Aussi instructif que le présent article.

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