lundi 23 mai 2016

GET THEM MALCOLM TUCKER




Ce qui est marrant avec Le Soir, c'est leur panique totale du bad buzz. Moi rédacteur en chef, une correspondante au Caire refuse mes angles, je raccroche en lui disant que je la rappelle vers juillet 3087 et on reste là. Elle me bashe sur Internet, je l'invite éventuellement à aller s'asseoir sur la pointe de la pyramide de Gizeh...
... en utilisant un faux profil mais jamais, au grand jamais, je n'engage le nom de mon journal et sa réputation en lui répondant publiquement. Secret professionnel, popote interne. Le bad buzz enfle, elle parle à Daniel Schneidermann, à l'Express, au Nouvel Obs : don't feed the troll. Pas de commentaires. Nous ne nierons pas plus que nous ne confirmerons l'existence de ce différend. Cette mission n'a jamais existé. Occupez-vos de vos fesses, les Morandini en herbe. My way or highway.

Au Soir, ça ne marche pas comme ça. Au Soir, on est coutumier de l'emballement pétochard et du réflexe corporatiste. Pour une pique vacharde bien placée de disons 2000 caractères sur Facebook, il y a des chances de récolter dans le journal, sur leur site, sur ses réseaux sociaux et dans les médias audiovisuels les réponses sur 6000 caractères au moins d'une douzaine de chefs de service et de journalistes qui passaient par là et préfèrent participer à une opération collective de noyade de poiscaille plutôt que d'encore buller sur Candy Crush en attendant que Charles Michel ne sorte une énième connerie à commenter. On le voit encore avec cette affaire Vinciane Jacquet, ex-correspondante au Caire du journal : suite à sa bafouille basheuse, la rédaction déballe un paquet de justifications et met gratuitement en ligne des pages payantes pour prouver sa bonne foi et son travail non sensationnaliste alors qu'on ne lui a en fait strictement rien demandé, qu'on se fout même complètement du fond de cette histoire. Les gens partagent le statut « pavé colère » de Jacquet parce qu'il parle davantage d'une tare de notre époque et du déclin général d'un métier que simplement du Soir mais plutôt que faire le dos rond et de laisser pisser, celui-ci, via ses journalistes, se sent obligé de prouver qu'il fait toujours partie de la grande presse et s'aventure dans des tartines et des statuts maladroits qui confirment en fait bien souvent ce que tout le monde ou presque reproche à ses journalistes, quelques notables exceptions mises à part : d'être des nouilles dans le déni, d'enfoncer les portes ouvertes, de prétendre rester les meilleurs alors qu'ils enculent les mouches, de se gargariser de grands concepts déontologiques et humanistes alors que ce sont de grosses putes à clics comme tout le monde, etc...

En 2008, j'ai moi-même été le déclencheur d'un emballement pétochard dans leur rédaction. Sur Frontstage, Thierry Coljon avait écrit un truc complètement con évoquant le spectre de la censure suite à l'embargo d'une interview du groupe Deus, qui ne pouvait être publiée dans Le Soir qu'à partir d'une certaine date sous peine d'amendes imposées par le label. Coljon avait signé un contrat engageant Le Soir à respecter cette clause mais d'autres journalistes d'autres médias avaient refusé. Autrement dit, à l'insu de son plein gré, il avait contraint son journal à accepter l'inacceptable. Une bien bonne raison pour le virer, à mon sens, mais dans un beau réflexe préventif, la rédaction du Soir avait préféré jouer la carte de dénoncer les soi-disant pressions immondes sur la liberté d'informer qui venaient de franchir un nouveau cap avec cette affaire d'amendes éventuelles ; soit parce qu'ils étaient assez cons pour y croire, soit pour simplement tenter de masquer la bourde de Coljon façon Incendie du Reichstag. De mon côté, j'ai balancé l'évidence : l'embargo sur l'interview et la critique est tant dans les médias que dans l'industrie des loisirs une pratique banale. Logique : puisque l'interview est considérée comme de la promo par la boîte et de l'actu par le média, on ne publie pas une chronique ou une interview avant que le produit lié ne soit disponible à l'achat. Evidemment, le coup de la menace d'amende agitée par le label posait un réel problème éthique mais je ne pense tout simplement pas que c'était légal. Sauf quand on est assez bête pour signer un papier contraignant son employeur à respecter cette clause.

Mon blog était à l'époque suivi par 800 personnes grand max, plutôt 500 en général, 350 même le plus souvent. Une audience très limitée donc, mais ça n'a pas empêché mon billet de remonter jusqu'à la rédaction du Soir. Et là, ça a visiblement commencé à flipper. Flipper à l'idée que ce billet tourne, que les gens se rendent compte que leur grand discour sur la censure était plutôt déplacé et délirant. Il y eut des échanges au vitriol avec Thierry Coljon mais aussi avec Béatrice Delvaux et Luc Delfosse, à l'époque encore responsable de section dans le journal. Pour lui, j'étais un « jaune ». Ca a été son expression. Oui, ils m'ont principalement reproché de trahir la corporation en rendant publiques des pratiques dont le grand-public n'est généralement pas au courant et de critiquer sans la moindre gêne Thierry Coljon, ce « confrère ». Le plus drôle, c'est que Le Soir a ensuite publié 3 pages de justifications dans son édition du week-end. Il s'agissait de toute une série de petits articles et d'éditos auxquels pas grand-monde n'a compris quoi que ce soit, puisque parlant surtout d'un non-évènement né d'une bourde administrative impliquant un label, un journaliste précis et sa rédaction; le tout critiqué par un bloggeur pas totalement anonyme mais qui ne travaillait à l'époque plus que pour des magazines de musique techno. Tu parles d'un "clear & present danger" pour la réputation du journal... C'était totalement disproportionné mais aussi franchement ridicule de réagir de la sorte. 

En publiant ce billet, je m'étais senti comme un moucheron se cognant la gueule contre une fenêtre fermée pour amuser les autres moucherons. Sauf que Le Soir n'est pas une rédaction aux fenêtres fermées mais une grosse vache folle et que, sans m'en rendre vraiment compte, je lui suis entré dans l'oreille, la rendant momentanément encore plus folle. 8 ans plus tard, force est de constater que ça meugle toujours autant quand un moucheron lui taquine le tympan. On continue la blague ou on dit au Soir que c'est aussi pour ça qu'il prend si cher à l'exercice du bashing ?