mardi 14 novembre 2017

NE PAS VRAIMENT COMPRENDRE, JUGER QUAND MEME


Plaisir d'offrir, joie de recevoir : voici une chronique restée inédite, à l'origine prévue pour le tout récent deuxième numéro de Wilfried. Je ne la trouve pas vraiment au point et le fait qu'elle ait été écrite pendant que Théo Francken balançait 3 saloperies par jour et qu'on ne savait pas très bien comment le match Madrid/Barcelone allait tourner a aussi bien compliqué les choses. Bref : for fans only. 

L'idée nationaliste m'est complètement étrangère, sauf quand je picole du whisky écosssais et que je déguste du jambon basque. Je ne la comprends pas, je ne suis pas du tout de ce bois de chauffe. Je me sens bien vaguement européen du nord mais nulle part vraiment chez moi, sinon sur Facebook, dans les librairies Waterstone's et dans certains bars tout autour du monde. Mes racines, elles sont surtout dans les bouquins, les disques et les films. Dans des produits aussi, tel vignoble plutôt qu'un autre, telle marque de jeans et jamais sa rivale. Je ne me reconnais sinon dans aucune communauté, aucun sol, aucun sang, aucune couleur. Je me fous du foot et des exploits sportifs, un peu moins de l'histoire locale mais quand même assez, et comme le rock, la littérature et le cinéma belges tiennent pour moi, à une poignée d'exceptions près, de la blague cruelle, je ne risque pas non plus d'en tirer quelque fierté. 

Sans blague, comme John Smith dès qu'il a croisé l'oeil de biche des toundras de Pocahontas, je pourrais très facilement tout quitter, tout « renier », pour vivre avec des femmes à poil tout au fond des bois étrangers. Ce qui ne m'empêche pas de penser que le nationalisme, comme l'avançait pourtant Charles Michel en 2014, soit forcément toujours mauvais, « quelque-chose d'égoïste et de détestable ». Du moins tant qu'on ne sort pas les machettes et qu'on n'envahit pas les terres du voisin. Le nationalisme me semble surtout tenir du fantasme rétro, d'un certain romantisme, du folklore hooligan plus ou moins méchant, ainsi que d'un fond de commerce politique que je ne pense plus forcément soluble dans le monde interconnecté d'aujourd'hui. Certes, il y a la Catalogne, certes il y a Trump et le Brexit mais qu'est-ce que justement le Brexit sinon un énorme stress-test en temps réel pour les nationalismes occidentaux ? C'est une expérience sociale et économique très incertaine, voire potentiellement dramatique et dangereuse. On verra ce que ça donne mais je ne suis pas certain que qui que ce soit d'autre que des indépendantistes on va dire passionnés et des « aventuriers » comme les appelle Sven Gatz, que j'ai dernièrement interviewé, aient fort envie d'en suivre l'exemple avant de voir comment ça tourne vraiment. Et c'est bien pourquoi en tant que bruxellois francophone et donc future possible monnaie d'échange pour les séparatistes flamands victorieux comme les Européens résidant au Royaume-Uni le sont aujourd'hui pour Theresa May, je pense que Bart De Wever et les siens devraient arrêter de jouer avec les fantasmes des uns et le racisme institutionnel des autres et y aller franco. 

C'est à dire prouver qu'ils sont véritablement des gestionnaires hors-pairs doublés de grands visionnaires. Oser publiquement les grandes questions et y faire répondre de véritables experts indépendants : combien ça coûterait, la Flandre d'après le Belxit ? Est-ce vraiment souhaitable ? Economiquement viable ? Pratiquement faisable ? Que fait-on des traités belges commerciaux existants ? De l'armée ? Du rail ? La Flandre, qui devra en tant que nouveau pays renégocier une adhésion à l'UE, peut-elle supporter se voir éjecter pour plusieurs années du marché unique ? Quid de l'imbroglio d'un « Brussel Vlaams » qui accueillerait les institutions européennes sans toutefois faire partie de l'Union ? Quid, si on préfère la solution d'un « Brussels DC » des navetteurs flamands qui ne bénéficieraient plus de la libre circulation des personnes en dehors de leur mouchoir de poche territorial ? Blagounette : s'il y a un jour un poste frontière à Hal, cela empêchera-t-il tout Charleroi et tout Liège de débarquer à Blankenberghe au moindre rayon de soleil, autrement dit comment garder une Flandre unilingue et hétérogène sans remettre l'apartheid au goût du jour ? Point Brexit un poil plus sérieux : pourquoi les entreprises internationales qui pensent quitter Londres parlent-elles de s'installer à Dublin, Paris ou Francfort et jamais en Flandre ? La région ne serait donc pas si attrayante, compétitive et centrale que ça ou alors, en tous cas, nettement moins que ne le claironnent habituellement Bart De Wever et la VOKA ? 

Si ces questions ne se posent pas, ce que brasse la NVA, c'est principalement du vent. Son indépendance, son séparatisme et son confédéralisme ne sont alors rien de plus qu'un fond de commerce poujadiste, politiquement populiste et populaire tant que le parti continuera à distordre la réalité et manipuler les gens dans le simple but de se garder un job bien rémunéré par l'état belge. Ce qui revient à agir comme un troll. « En tant qu'amateur d'une saine polémique, je la provoque souvent », écrivait d'ailleurs Bart De Wever en 2007 dans l'une de ses chroniques pour De Morgen et qu'est-ce là sinon la définition même d'un troll ? Qu'est-ce son constant travail de sape sinon une activité typique de troll ? Bart De Wever est réputé finaud, stratège et malin en coulisses mais dès qu'il apparaît en public, c'est pour faire l'andouille. Se poser en victime de bûcher même quand c'est lui qui allume le feu. Se la jouer martyr des médias, surtout francophones, alors qu'il n'hésite pourtant jamais à y déballer platitudes, clichés et caricatures, fussent-elles en latin, sur la mentalité de ses peu chers compatriotes du sud. Pirater continuellement le débat et pas forcément pour y placer des réflexions profondes et encore moins constructives, bien au contraire, vu que Bart De Wever parvient même à troller un gouvernement fédéral composé pour moitié de membres de son propre parti. « Une stratégie du coup d'éclat permanent », selon le spécialiste de communication politique Nicolas Baygert. Ou alors, un (ex)-gros gamin de 46 ans qui fait un peu trop son « attention whore », comme on dit chez David Cameron, un politicien jadis admiré par De Wever ; ce qui ne l'a pas empêché pas d'entrer dans l'Histoire comme le premier ministre qui entraîna le Royaume-Uni, l'Irlande et par extension l'Union européenne dans le genre d'interminables négociations aventureuses que Bart De Wever essaye peut-être justement de repousser aux calendes grecques, vu qu'un référendum sur l'indépendance de la Flandre pourrait désormais bien lui coûter sinon son job, du moins son statut et sa réputation. Aura-t-il d'ailleurs un jour les 5 minutes de courage politique pour répondre de façon strictement pragmatique à la question de l'indépendance flamande ?

Histoire d'en terminer avec l'incontournable Point Godwin, il ne faudrait sinon pas oublier que depuis 2001 et l'implosion de la Volksunie d'Hugo Schilz, figure d'un nationalisme flamand justement majoritairement assez pragmatique et relativement progressiste, le mouvement flamand cuit à nouveau le gros de sa soupe à gros grumeaux dans ses vieilles casseroles, et certaines d'entre-elles ont une croix gammée gravée sur leur manche. Je ne sous-entend pas ici que la NVA ne serait qu'un ramassis de néo-nazis plus ou moins affirmés. On sait que ce n'est pas le cas, à 100% du moins, quoi qu'en pense Ecolo J. En revanche, il me semble incontestable que son actuel discours dominant descend bien en ligne directe des revendications de l'extrême droite flamingante historique, pour qui la fin de la Belgique, l'indépendance de la Flandre et le fantasme du Dietsland tenaient plutôt de l'utopie. Alors que son quotidien politique était drôlement plus terre-à-terre et consistait principalement à chicaner les « fransquillons » mais aussi les « progressistes », les socialistes, les communistes, les syndicats, le droit de grève, l'enseignement rénové, l'avortement, les chômeurs, les immigrés et les réfugiés politiques, déjà tous considérés comme des « parasites » et des « profiteurs ». Tiens, tiens... Comment chante-t-on en flamand « Non, non, rien n'a changé » des Poppys ? 

Un seul exemple, du genre qui parle. En février 1981, dans De Vlaams Nationalist, Edwin Truyens, le spécialiste du Vlaams Blok en matière de politique sociale et économique écrivait qu'il faudrait encourager « un esprit ouvrier positif », c'est-à-dire faire entrer le travail non rémunéré dans les moeurs, notamment via l'allongement des heures prestées et la fin d'un régime salarial favorable aux heures supplémentaires. Plus ou moins à la même époque, le Vlaams Blok souhaitait également imposer une personnalité juridique aux organisations syndicales et combattre le « profitariat social », autrement dit traquer les allocataires sociaux et les bénéficiaires d'une assurance-maladie qui tireraient un peu trop la carotte, peu importe que cela soit vrai ou suspecté. Bref, on y est. Un peu plus de 35 ans plus tard, un gouvernement fédéral d'un prétendu centre-droit qui se gargarise continuellement d'être démocratique impose de fait des mesures tirées du carnet de route de l'extrême-droite séparatiste flamande de jadis, qui ne fantasmait pas seulement une Flandre indépendante mais surtout une Flandre besogneuse, « sérieuse », catholique et austère. Les ténors pas encore morts d'alors gravitent d'ailleurs toujours sur l'aile droite d'une NVA qui n'en a pas vraiment de gauche. 

On peut surtout trouver assez abusif qu'un parti séparatiste flamingant impose sa vision des choses à une entité fédérale dont il n'entend à plus ou moins court terme ne plus faire partie ; que ce « volet socio-économique » surfant davantage sur l'air du temps flamand que sur les réelles volontés francophones soit imposé à une moitié de pays que Bart De Wever dit pourtant partout considérer comme une « démocratie étrangère ». Avec, en prime, un chantage assez odieux : si la Wallonie et Bruxelles promettent de ne plus voter à gauche, le communautaire pourrait très bien encore attendre quelques années. Ce qui est proprement sidérant puisque cela revient en fait à refuser toute alternance ; la base pourtant essentielle du principe démocratique. Bref, là encore, c'est moins nazi que ça ne sape sec. Hitler y serait allé franco, lui. Alors que là, ça fait plutôt Vladimir Poutine : mine de rien, avec un petit rictus de mauvais enfant acteur venant de voler tout le Babybel, imposer sa volonté là où il ne devrait en principe rien avoir à faire. Ce qui est l'essence même du gros, tout gros troll. Et ça serait quand même pas mal de lui rappeler, de temps à autre.