vendredi 7 mai 2021

OPERATION DRACULA!

Il était une fois, sans doute au début des années 2010, quelqu'un pour émettre l'idée amusante que les contes de fées, sous leurs formes les plus récentes (il y a quelques siècles, c'était autre chose, ok!) font l'apologie du viol. Un concept qui fait depuis son petit bonhomme de chemin, devient même peu à peu un véritable "marronnier" dans les médias. En 2017, en Angleterre, une mère de famille s'offusque ainsi publiquement que sa fille soit obligée de lire Sleeping Beauty à l'école et le journal The Guardian lui donne raison, via une carte blanche signée Stephanie Merritt, une autrice de livres pour enfants. S'ensuit une maousse polémique sur les réseaux sociaux, curieusement oubliée aujourd'hui. En 2016, sur un blog universitaire, c'était déjà le baiser du Prince à Blanche-Neige dans le film Disney adapté du conte des Grimm qui était décrié comme relevant non seulement de la culture du viol mais aussi du très mauvais exemple pour les garçons qui essayent de chipoter les filles endormies par l'alcool et la drogue dans les soirées universitaires. Depuis, cette idée qui ne semble traîner sur les Internets que pour que l'on s'en serve afin de générer des foires d'empoignes idéologiques (woke vs boomers) ressurgit régulièrement sur les réseaux sociaux, dans les gazettes militantes et sur des médias de droite. La récupération cynique et clickbait me semble évidente. Mai 2021 : voilà que ça repart pour un tour et aucun des fins esprits impliqués dans le manège n'a toujours l'air de percuter le piège à neurones, le contexte de mème qui traîne, ni que dans le conte, le Prince ne cherche pas à pécho (et qu'il existe aussi des contes où les Princesses embrassent les crapauds sans non plus trop leur demander leurs avis!). Dans Blanche-Neige, ce n'est même pas tout à fait un prince, plutôt un symbole de félicité, la récompense d'une héroïne sinon assez indépendante après bien des tribulations, des abus, l'abandon et la mort. Le dadais représente l'amour vrai et permet à Blanche-Neige le retour à la vie et à la société. Je suis dès lors bien d'accord que l'on peut se désoler que le Prince ne soit au fond qu'un énième Sauveur Blanc. Que Blanche-Neige devienne hippie et reste dans le kibboutz avec les nains aurait, selon moi, eu drôlement plus de panache. Seulement voilà, ce conte a été écrit il y a 200 ans, sur une idée bien plus ancienne encore. Bien avant Easy Rider et bien avant la découverte du Wakanda, donc. Une époque pas très born to be wild. Une époque où ils truffaient autant leurs histoires de représentants de la royauté que Disney ne bourre aujourd'hui de lesbiennes à cheveux mauves les Star Wars et autres Marvel. Peu importe qui réveille Blanche-Neige, donc. Ca peut s'updater. La structure même du conte va chipoter des choses enfouies, mystérieuses, magiques peut-être même. Touchez-y et tout s'écroule. Mais pour le reste, tout est permis, tout peut se réécrire.

Encore que pour le baiser, ça me semble un peu compliqué. Trouver un autre geste magique qui réveille les morts, c'est pas fastoche. Des prières au Petit Jésus ? Sacrifier un petit animal ? Faire jouer un orchestre de Mariachis ? L'odeur du banana-cake dans le four? Chassez ce baiser, il reviendra au galop, d'autant qu'il rebondit sur des ressorts archétypaux et symboliques vieux comme le monde. Des idées mystiques, peut-être même alchimiques, dont on a un peu oublié le sens. Dès lors, aller prétendre que cette scène n'est rien de plus qu'une incitation au viol, c'est prendre un conte ancien au sens littéral sans tenir compte de son contexte, d'où il vient, ce qu'il charrie du fond des âges et des âmes, ce qui en a déjà été retiré, amendé ou rajouté et ce qu'ont pu en expliquer Bruno Bettelheim et Joseph Campbell, entre autres. C'est exiger de se faire entendre dans un dossier que l'on ne maîtrise pas, dont on ne connaît visiblement même que le dessin animé. Ce qui est incroyablement puéril et niais. Narcissique aussi. IRL, qui a envie de rouler des galoches aux cadavres ? Qui va se dire « ho ben, si le keum à Neige-Blanc le peut, zyva aussi. » ? Vous pensez vraiment que ce qui se passe ou non dans un vieux conte de fées va changer quoi que ce soit à ce qui se trame dans les dortoirs des jeunes queutards qui, au XXIè siècle, ont un peu trop forcé sur la codéine, la kétamine, le MDMA, le haschish, la vodka et les bières trappistes ; le tout en moins de trois heures ? Blanche-Neige = fiction, les cocos. IRL, pas de baiser. Elle se verrait plutôt calée un gros Microlax dans le tabernacle l'aidant à vomir sa pomme et se prendrait deux décharges de défribillateur et une piqûre d'adrénaline pure dans le sternum, à la Pulp Fiction. Et puis seulement, l'ambulancier l'inviterait éventuellement à manger un Poké en espérant de la saucisse au dessert mais c'est en fait assez rare, ça. Après l'hosto, Blanche-Neige serait plus probablement seule entre ses murs à maudire La Reine ou sur Tinder à swiper du nain. Refuser de l'admettre, c'est en fait imposer au monde sa version paranoïaque de la vie et des relations. Vouloir convertir à ses propres angoisses. Ce qui est également puéril, niais et narcissique. Et promet surtout un combat militant sans fin. Parce qu'admettons que l'on règle son sort au Prince de Blanche-Neige. On se fait qui, ensuite ? Dracula ?


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lundi 26 avril 2021

LE JOURNAL DU QUINCADO (8)

Avril 2021 – Dans le code de déontologie journalistique, la notion d'intérêt général ne compte pas pour des prunes. Théoriquement, du moins. L'affaire du cycliste des Fagnes, un tweet sexiste ou islamophobe à la con, les pompiers qui matent des films de cul, les restaurants clandestins, c'est de l'intérêt général ? Ca peut, si on s'applique. Ainsi, si j'étais chargé d'écrire un article sur les restaurants clandestins, j'y évoquerais ce que l'on y bouffe, dans quelle ambiance, pour combien, à combien, la logistique, qui y livre et comment, ce que l'on y risque, le kif de l'interdit... Dénoncer l'organisation, les chefs participants et les noms et fonctions exacts des clients ne me viendrait en revanche jamais à l'esprit. Comprendre, ne pas juger, comme disait l'autre. Rester journaliste, pas se transformer en assistant de police, en balance, en procureur ou, pire encore, en justicier. Je vomis vraiment ce journalisme soi-disant citoyen et très à la mode qui ne cherche plus à relater au mieux les choses mais bien à faire tomber des têtes. Ce que savoure le petit public dégueulasse de ces torchons, bien biberonné à Twitter et à cette sale manie de s'indigner de tout et rien non pas parce qu'il y a de quoi mais bien parce que ça donne une image vertueuse d' « acteurice du changement ». En attendant, Pierre-Jean Chalençon n'est toujours pas Richard Milhous Nixon et si mettre en lumière l'existence de restaurants clandestins peut donc relever de l'intérêt général, faire en sorte que son petit papier à la Zorro génère une suite judiciaire et du lynchage sur les réseaux sociaux n'en reste pas moins profondément minable. D'autant que c'est le plus souvent enrobé dans un storytelling à la Marie-Antoinette et sa brioche, touillé pour bien titiller les tentations de justice expéditive : « holala, mais regardez-moi ça, les rupins s'asseyent sur les règles Covid, gnagnagna. Ils festoient tandis que l'on se prive, gnagnagna. » On flatte là les envies de fourches, de flambeaux et de guillotines, les vieilles pulsions révolutionnaires. Sans quoi on parlerait sans doute aussi un peu plus des friteries clandestines et des spagh-bols à l'arrière des bistrots de quartiers. C'est donc moins du journalisme rencontrant l'intérêt général que du populisme de bas-étage servant sa propre lubie socio-politique. Comme quoi, Donald Trump et Mediapart ont plus de points communs qu'on ne le pense.

Un autre storytelling qui me broute bien en ce moment, c'est cette manie de balancer des anecdotes terribles à la tronche de celles et ceux qui tentent de vivre plus ou moins cool en ces temps de pandémie. Les stigmatiser, d'abord : « rassuristes », « irresponsables », « égoïstes », autant dire « connards ». Ensuite, leur balancer des photos de malades en soins intensifs et des histoires de jeunes sans comorbidités décédés étouffés totalement seuls en seulement trois jours. Que le Covid soit une dangereuse saloperie, c'est acté, mais il me semble tout de même tout aussi acté que pour une majorité de gens qui le chopent, ça se limite à quelques jours de pets sans odeur et de nez qui coule. Achtung, je ne minimise rien. Je rappelle juste une évidence : toute maladie de ce type est profondément injuste. Certains en meurent, d'autres en souffrent et d'autres encore s'en sortent avec juste une bouillotte et deux cachous. C'est la vie, c'te pute. Or, je ne vois que peu de traces de cette réalité dans les médias et sur les réseaux sociaux, où tout n'est bien souvent que ruines et désolation. On cherche à responsabiliser le public en l'horrifiant, comme quand on a collé des photos de poumons crasseux et de cancers dégueulasses sur les paquets de clopes. Exactement la même tactique. D'accord, on dira que c'est pour la bonne cause : éviter qu'un système de santé sous-financé depuis des années ne s'écroule définitivement, débordé de toutes parts. N'empêche que là aussi, on joue donc sur les pulsions simplettes : la peur et la psychose mais aussi la colère envers ceux qui ont moins peur. Comme quoi, la com d'urgence des autorités belges et du gouvernement chinois ont plus de points communs qu'on ne le pense.


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vendredi 16 avril 2021

LE JOURNAL DU QUINCADO (7)

Avril 2021 - Une cuite, une seule, depuis le début de l'année. Facebook désactivé et probablement bientôt totalement supprimé. Plus aucun intérêt pour le binge-drinking de communication politique, de journalisme pandémique, de polémiques de plus en plus gorafiques, de wokeries, de racialtrucs, de féminibrols, de Charlie, de pas Charlie, d' islamo-gauchisme, de trolls de droite, de Bouchez, d'Ecolo... Je ne sais pas si c'est la cinquantaine ou la lassitude des vieilles habitudes mais depuis le début de l'année, je m'allège. Marre des gueules de bois. Marre des gueules de cons. Jamais eu besoin de Marie Kondo pour me débarrasser de ce qui m'emmerde, je préfère la méthode « Victor, nettoyeur », propre et nette. J'ai bien eu un peu peur de perdre le mojo de la tchatche et le sens de la formule en arrêtant la murge mais ça a curieusement été très facile et sans fâcheuses conséquences. Trois mois seulement d'abstinence totale et me voilà aujourd'hui à nouveau capable de boire une seule bière pour le goût, pas l'effet, sans automatiquement la faire suivre d'un litre de vin et d'une douzaine de shots de vodka ou de whisky. Je ne me sens pas spécialement mieux, libéré ou renouvelé. J'ai juste arrêté quelque-chose qui commençait à sérieusement me les briser : picoler devant l'ordinateur, picoler sur les réseaux sociaux. Quelque-chose que je faisais avec un plaisir certain mais qui est devenu drôlement moins fun depuis le Covid, les confinements à répétition, les incompétences que cela trahit et les emballements qui en découlent. Depuis que les gens sont vraiment à cran et les algorithmes désormais programmés par des gros veaux, aussi. J'ai arrêté l'alcool régulier en 2021 mais à l'avenir, je boirai encore excessivement, parce que j'aime ça et que c'est très gai en bonne compagnie. Le jour où je me coupe des réseaux sociaux, en revanche, je n'y reviendrai pas, vu qu'ils me semblent d'une part plus nocifs que la pire piquette et que je n' en attends sinon plus grand-chose. Ce dont on ne se rend pas forcément compte bourré.


Tant qu'à s'alléger de pesantes couillonnades, j'ai aussi décidé que documents administratifs et quelques tracts strictement utilitaires mis à part, je ne lirai plus rien en écriture inclusive. Plus aucune patience pour ces conneries, direct à la poubelle. Ca m'est venu en essayant de piger un résumé de légende américaine du XVIIIème retartiné à la sauce militante post-moderniste. Résultat non seulement illisible mais surtout niais. Pourtant, en soi, la légende en question, La Boueuse du Mississipi, m'intéresse. Mais juste la légende, pas l'interprétation militante à trois siècles d'écart par une artiste européenne dont je n'ai que foutre des tentatives, via le recours à cette écriture spécifique, de m'obliger à réfléchir sur la place des femmes dans la société contemporaine francophone. Je veux juste la bonne histoire de monstre du XVIIIème siècle telle qu'elle s'est transmise depuis. Pas le préchi-prêcha à la mode qui s'en sert comme prétexte pour tenter de hacker mon cerveau et me transformer en « allié » dans la lutte contre le Patriarcat. L'écriture inclusive est une arme idéologique, pas un outil de communication. Or, après avoir lu Douglas Murray et écouté des podcasts où s'exprime Andrew Doyle, j'en retiens principalement qu'il faut savoir dire non à toutes ces conneries intersectionnelles, ces visions zinzin des hiérarchies sociales, ce wokisme identitaire crétin. NON. J'aime bien ce mot. Depuis tout petit, je suis marqué par quelques refus célèbres de la pop culture. Celui du singe César qui dit NON aux humains dans un épisode un peu piteux de la franchise originelle de La Planète des Singes. Le NON du Surfer d'Argent à Galactus. Le « Here is a man who would not take it anymore » de Taxi Driver. Easy Rider, Vanishing Point, The Graduate : aussi que des refus. Mon mot préféré dans la vie est probablement « saucisse », toujours assuré de me faire bidonner et superbe insulte. Au moment de faire les comptes, « NON » n'est cela dit quand même pas loin derrière. 


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vendredi 2 avril 2021

CHEVEUX ROSES, IDEES NOIRES

Finissant Mindf*ck, le livre du lanceur d'alerte Christopher Wylie, ex-Cambridge Analytica, je me suis dit que ça serait quand même pas mal, voire obligé, que nos mandataires locaux désireux de réguler la haine sur Internet le lisent avant d'encore penser à des lois visant à ne punir que les utilisateurs problématiques des réseaux sociaux tout en laissant les plateformes prospérer. Que les trolls soient une nuisance, d'accord, mais quand il est prouvé que des firmes spécialisées dans la manipulation psychologique et la déstabilisation sociale, repèrent ces trolls et les utilisent à leur insu pour servir des intérêts financiers et politiques qui tiennent de la très grosse encule internationale, qui sanctionner ? Le no-life qui insulte des femmes sur Internet pour occuper le vide de ses journées ou l'entreprise qui l'a psychologiquement profilé comme misogyne et injecte dès lors des fake news dans son fil d'actu pour lui faire croire que le féminisme intersectionnel, en réalité aussi anecdotique que la K-Pop, est un danger pour ce qui lui reste de vie ? A partir du moment où de plus en plus de gens qui ont participé à la création des réseaux sociaux expliquent en quoi ils sont devenus dangereux, pourquoi ils manquent d'éthique et comment leur business-model consiste à « enrager » leur public, pourquoi les laisser continuer ? Pourquoi chercher à n'en réglementer que l'usage plutôt que d'oeuvrer à sérieusement en limiter la capacité de nuisance? 

Comme c'est parti, la guerre à venir contre la haine en ligne va pourtant, me semble-t-il, se jouer aussi mal que la guerre contre la drogue. On va ruiner les vies de petits joueurs, fanfaronner à propos de victoires anecdotiques, aligner des chiffres insignifiants, tandis qu'à l'ombre, les gros requins manipulateurs continueront de s'enrichir et de commettre des crimes bien plus abjects que traiter une élue de gauche de grosse pouffe. Le bouquin de Wylie est franchement effrayant mais un peu moins de deux ans après sa sortie, il faut bien reconnaître qu'il n'a absolument rien changé au monde qui nous entoure. Sans doute parce ce que ce qu'il dénonce arrange trop de puissants et génère trop de fric. C'est un dossier très compliqué aussi, mêlant barbouzeries mondiales et commerce de masse, attaquant qui plus est des firmes spécialisées dans la désinformation. Que le scandale se soit transformé en eau de boudin n'est dès lors guère étonnant. Si ces gens peuvent pousser les Anglais à voter pour le Brexit et catapulter Donald Trump à la Maison Blanche, vous pensez bien que ce n'est pas très compliqué pour eux de laisser infuser dans l'opinion publique que tout cela n'est que théorie de conspiration pour gauchistes aux cheveux roses.


Qu'un bouquin aussi déterminant sur la haine en ligne semble moins avoir moins percuté et inspiré le monde politique local que des éditos des Grenades-RTBF, des tweets douteux de micro-célébrités  bruxelloises et un bien mauvais roman sur le cyberharcèlement ne tient toutefois pas de la manipulation psychologique à échelle internationale mais bien de la simple fainéantise intellectuelle ainsi que de la réaction émotive basique « un fait divers, une loi », à la Sarkozy. La collusion entre Cambridge Analytica, Facebook et les services secrets russes est un scandale majeur, même si relativement étouffé, de notre époque. C'est aussi une explication à la prolifération de la haine en ligne que l'on ne peut ignorer, ni minimiser, au moment de penser créer des outils pour combattre cette haine en ligne. Sans quoi, tout comme dans la guerre contre la drogue, souffriront surtout les cas sociaux tandis que continueront de prospérer les gros dealers et les cartels. Ce billet n'est donc pas qu'une recommandation littéraire. C'est surtout un appel à ne pas bêtement juste déconner au moment de balancer IRL un attirail législatif qui impactera en principe très profondément nos vies. Au point même d'éventuellement créer plus de haine, donc plus de problèmes. 8,70€, la version poche... 



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lundi 8 février 2021

SAME AS IT EVER WAS

Naomi : 1/ Nous, enfants des médias, nous étions scandalisés à ce point par les descriptions réductrices des magazines, des livres et de la télévision, que nous étions convaincus que si ces images stéréotypées et ce langage biaisé changeaient, la réalité suivrait. Nous pensions trouver le salut dans la réforme de MTV, de CNN et de Calvin Klein. Et pourquoi pas ? Puisque les médias semblaient être à la source d'un si grand nombre de nos problèmes, si nous pouvions seulement les « subvertir » pour qu'ils nous représentent mieux, peut-être pourraient-ils nous sauver. Grâce à de meilleurs miroirs collectifs, notre estime de nous-mêmes allait augmenter, et les préjugés s'effondrer par magie, car la société soudain inspirée pourrait vivre à la mesure du beau et noble reflet que nous aurions fait surgir en retouchant son image (...) Plus nous donnions d'importance aux questions de représentation, plus elles semblaient vouloir acquérir un rôle central dans nos vies – peut-être parce que faute d'objectifs politiques plus tangibles, tout mouvement de lutte pour obtenir des miroirs sociaux plus satisfaisants finirait inévitablement par être victime de son propre narcissisme.


2/ Le rédacteur en chef du magazine New York, John Taylor, comparait ma génération d'activistes de campus aux membres d'une secte, aux Jeunesses hitlériennes et aux fondamentalistes chrétiens. Si grande était la menace que nous étions censés représenter que George Bush prit même la peine d'avertir la planète que la political correctness « remplaçait les anciens préjugés par de nouveaux » (...) Les réactions brutales qu'inspira la politique identitaire réussirent assez bien à nous masquer le fait qu'un grand nombre de nos exigences quant à une meilleure représentation étaient en revanche rapidement satisfaites par les spécialistes en marketing, les médias et les producteurs de pop culture – mais peut-être pas pour les raisons que nous avions espérées (...) Nous découvrîmes alors que nos ennemis jurés du « courant dominant » - pour nous, un monolithe géant aux contours flous, situé à l'extérieur de nos enclaves universitaires - loin de nous craindre, nous trouvaient au contraire un certain intérêt. A mesure que nous cherchions de nouvelles sources d'images d'avant-garde, l'importance que nous accordions aux identités sexuelles et raciales extrêmes engendrait de magnifiques stratégies de contenu associé à des marques, et du marketing associé à des créneaux. Les marques semblaient nous dire : de la diversité, tu en voulais, en voilà.


3/ Dès 1993, les articles sur l'apocalypse universitaire furent remplacés par d'autres sur la vague des féministes pro-sexe dans Esquire et du « chic lesbien » dans New York et Newsweek. Ce changement d'attitude ne fut pas le résultat d'une conversion politique massive, mais de froids calculs économiques. Selon Rocking The Ages, un livre produit en 1997 par Yankelovich Partners, un grand cabinet américain de recherche sur la consommation, la « diversité » a été le « définisseur idéologique » de la génération X, par opposition à « l'individualité » pour les boomers et au « devoir » pour leurs parents (…) Naquirent également des marques destinées aux gays, comme la Pride Beer et la Wave Water, dont le slogan était « nous collons des étiquettes aux bouteilles, pas sur les gens » et la communauté gay eut droit à ses propres chasseurs de cool – des spécialistes en recherches de marque qui couraient les bars gays avec des caméras cachées. Entretemps, Gap remplissait ses pubs de toutes les couleurs de peaux, avec des mannequins aux allures d'enfants. (...) Nike réalisa également que les groupes prétendument opprimés étaient déjà des créneaux tout désignés : lancez-leur quelques clichés gauchistes et hop ! Vous n'êtes plus seulement un produit, mais un allié dans la lutte.


4/ C'est tout ? Toutes nos protestations et nos théories supposément subversives n'auront-elles servi qu'à fournir un contenu magnifique aux industries culturelles, une imagerie style de vie fraîche et jeune à la nouvelle campagne Levis, « What's True » (Ce qu'il y a de vrai) et des ventes records alimentées par le Girl Power à l'industrie musicale ? Autrement dit, pourquoi nos idées sur la rébellion politique ont-elles si bien glissé sur le courant lisse du business as usual ? (…) Embaucher plus de femmes ou soigneusement passer au crible les énoncés d'une campagne publicitaire était un moindre prix à payer pour l'immense part de marché promise par la diversité. (…) Le marché s'est emparé du multiculturalisme et de l'androgynie aussi bien que de la culture jeunesse en général : non seulement comme d'un créneau mais comme d'un nouveau gisement d'imagerie carnavalesque (…) « Cette révolution, écrivait le critique culturel Richard Goldstein dans The Village Voice, a sauvé le capitalisme. »


Serge : Et Naomi Klein de conclure, dans No Logo, en 2000 (traduction française (et plutôt foireuse) de Michel Saint-Germain en 2002 chez Babel) qu'une des grandes erreurs des activistes identitaires de cette époque, le début des années 90 donc, a été de zapper complètement le problème majeur de la répartition des richesses de leurs centres d'intérêts, d'études et de revendications. Same as it ever was !

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jeudi 4 février 2021

LE JOURNAL DU QUINCADO (6)


Février 2021 – Dans une récente chronique pour le Focus Vif passée assez inaperçue, j'écrivais qu'il serait plus que temps de se foutre de l'avis de Madame Michu et de Monsieur Pecno. De laisser les gens s'indigner sur Twitter sans encore le relayer dans les médias. De laisser les militances des unes et les emballements des autres tourner en rond dans leurs gros bocaux sans ne plus s'en soucier, en bon vieux mode « R.A.B. » (« rien à branler », alias « the noble art of not giving a fuck »). Texto, ça donnait ceci : « N'a-t-on d'ailleurs rien de mieux sous la main à prendre en compte que toutes ces revendications très « first world problems » d'une minorité aussi privilégiée qu'anecdotique ? N'a-t-on rien de plus urgent à régler ? Rien de plus vital ? Vous allez vraiment passer le reste de votre vie comme ces vieilles personnes complètement désoeuvrées qui épient aux fenêtres en attendant de voir pisser un ivrogne dans les fourrés ; histoire d'ensuite pouvoir s'emparer de l'anecdote pour se plaindre du laxisme des autorités, du fléau de l'alcool en vente libre, de la fainéantise des chômeurs, etc, etc... Vous manquez à ce point de « peps » dans vos petites vies ? Se foutre de vous, ignorer vos indignations, n'est dès lors pas un abandon de poste dans la guerre culturelle en cours. C'est au contraire la seule solution pour y mettre fin. »

La culture « woke » ne me fait plus rire mais ne me fait pas peur. Elle me fatigue. Ne pensant pas qu'elle présente un danger réel, je ne vois dès lors pas l'intérêt de monter aux barricades. Elle est en train de virer mainstream et je pense que c'est précisément ce qui va la juguler. Ou du moins en atténuer drôlement la capacité de nuisance. Le « woke » est déjà un marronnier pour des médias comme Le Point, Marianne, Charlie Hebdo, France Culture et d'autres. Douglas Murray a fait le tour de la question dans son bouquin The Madness of Crowds. Andrew Doyle en rajoute une couche dans son tout récent propre livre. Même Marcel Sel semble en faire son nouveau cheval de bataille. On va donc encore beaucoup entendre parler de ces « nouveaux puritanismes » et des « totalitarismes néo-marxistes post-modernes » qui en découlent ou pourraient en découler. Or, c'est à priori justement cette surmédiatisation qui va nous dynamiter tout cela vite fait, bien fait. Moi-même, dans cette chronique pour le Focus-Vif, j'écrivais ceci : « Okay, les sciences sociales produisent de nouveaux dogmes qui pourraient servir de terreau fertil à un prochain totalitarisme. Okay, les politiques identitaires, la cancel culture, les faits et gestes des Social Justice Warriors sont à la fois très critiquables, plutôt amusants et potentiellement dangereux. Okay, leur capacité de nuisance est quelque-chose qu'il vaut mieux garder à l'oeil et en monitorer l'évolution. Okay, il n'est pas très sain que de plus en plus de gens perdent leurs boulots et se font lyncher pour leurs opinions et des blagues, aussi discutables soient-elles. Reste qu'en l'état, tout ce nouveau puritanisme, toute cette culture « woke » émergente, ne touchent encore principalement que le monde académique, les médias, la culture, la politique et les réseaux sociaux. Ce qui nous fait beaucoup de monde, certes. Mais beaucoup de monde dans un gros bocal. »


Dans ce gros bocal, ça bataille ferme. Aussi parce que le désir de batailler ferme y est fort, que la fight y est une motivation tant pour les pros que pour les contras. C'est une question de pouvoir et de contrôle, aussi. Hors de ce bocal, ces couillonnades vont en revanche sans doute rapidement se dégonfler. Certains délires soixante-huitards, la novlangue managériale des années 80 et les emballements idiots de la start-up nation sont, en gros, restés eux aussi cantonnés à leurs propres bocaux et se sont, eux aussi, vite ringardisés dès qu'exposés à la majorité qui s'en branle, s'en moque et nous remet ça en quelques jours à sa juste place : « non merci, petit. On a déjà donné ». Ces micro-cultures font du dégât dans les milieux concernés, vu que le venin y est craché pur. Comme ces milieux sont tous conformistes par facilité (le journalisme, la culture...) ou par pression sociale (le monde académique, l'entreprise, Twitter...), la transmission et la prise au sérieux de ces imbécillités y est plus effective. Mais en dehors ? L'écriture inclusive au Lidl ? La bouchère appliquant la déconstruction du privilège blanc après avoir vu la lumière sur le forum Madmoizelle ? Des conférences sur l'indigénisme au Fuse ? Bien sûr que non. Combien de temps d'ailleurs, dès ces bêtises connues de toutes et tous, avant que l'on assiste à un Everton inversé ou avorté ? Combien de temps aussi avant que l'on reconnaisse que ce mouvement « woke », malgré quelques revendications au fond très défendables, n'est sous sa forme la plus courante qu'un condensé de narcissisme puéril et de dogmatisme aussi délirant que celui entourant les théories de la Terre Plate et des chemtrails ? Combien de temps, donc, avant que sa fenêtre de tir ne se referme violemment sur sa bête gueule ? Combien de temps avant que les adultes, se sortant enfin les doigts du cul, ne sifflent la fin de la récré ?


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mercredi 20 janvier 2021

LE JOURNAL DU QUINCADO (5)

Janvier 2021 - Quand j'étais jeune, nous étions quelques-uns, un bon paquet quand même, à ne pas aimer Michel Leeb, le Bébête Show et Roger Moore dans le rôle de James Bond. C'était ringard, ça ne représentait pas "nos valeurs". On pouvait même peu ou prou s'indigner des sketchs du premier perçus comme racistes, du populisme beauf des seconds et du sexisme de ce croulant en chemise jaune de 007.

On n'a pas ronchonné fort longtemps, cela dit. En quelques années, c'était fini, out. Dieudonné a débarqué avec son sketch « Georgette Pompidou », les Guignols ont commencé à gentiment mais sûrement dynamiter l'humour politique et Timothy Dalton, le plus violent des James Bond, puis Pierce Brosnan, le plus cynique des James Bond, ont remplacé Papy Moore tout juste avant qu'il ne devienne réellement Benny Hill avec un flingue. Quand j'étais jeune, je ne pouvais pas non plus encaisser Stéphane Steeman et Tatayet, qui me semblaient bien faire honte à l'humour belge. Zbim, ont débarqué les Snuls et Benoît Poelvoorde. Je n'aimais pas Machiavel, ni Plastic Bertrand, et zboum, voilà Front 242 et The Neon Judgement. Quand j'étais jeune, j'ai donc appris que c'est le flux tendu de la culture populaire qui illustre au mieux le plus fondamental des préceptes bouddhistes. Dans le dharma, rien ne dure, tout est impermanence. Forcément, rien ne sert donc de s'exciter, O Noble Fils de Lumière : ce qui te gêne aujourd'hui ne sera plus là demain. C'est rassurant, ça apaise. Là, je n'aime pas Angèle, je n'aime pas le rap et so what ? Dans maximum 15 mois, il y aura bien une Grace Jones 2.0 et un énième retour du rock psychédélique pour nous ringardiser La Bibot Junior et tous ces groupes en pantalon Adidas qui se sont choisi pour nom le numéro de leur maison. Ce n'est d'ailleurs pas non plus comme si on nous attachait façon Orange Mécanique pour nous forcer à bouffer du Angèle et du rap. Là, j'écoute un album du groupe Television. 1978, du rock. Tant que la police s'en branle, tout va bien.


Des années durant, j'ai bien entendu largement fait part de mes dégoûts, de mes « indignations » et de mes « emballements négatifs ». « Payé pour être méchant » a dernièrement dit de moi une grande comique. Ce que j'ai pu écrire au vitriol m'a certes permis quelques steaks et pas mal de loyers mais ça n'a jamais tenu que de l'opinion, voire de pures couillonnades. Je ne me suis jamais senti en mission. Je n'ai que très rarement été pamphlétaire. Quand je vois tous ces gens exiger des têtes pour une blague sur les trans ou un dessin de nature à heurter l'une ou l'autre (ultra) sensibilité, je ne comprends donc juste pas comment on peut SERIEUSEMENT (et à un tel degré) s'exciter contre une simple production culturelle à la durée de vie de poisson rouge et contre un artiste appelé, comme tout un chacun dans son secteur, à vite lasser. Qu'on se foute de sa poire, qu'on le critique : oui. Qu'on fasse pression, même indirectement, sur son employeur et remette carrément en question son employabilité : non.


Quand nous fantasmions la disparition de Stéphane Steeman et de Michel Leeb de la télévision, il n'a jamais été question de les condamner à la mort sociale et médiatique. Peu nous importait que Leeb et Steeman remplissent le Théâtre des Galeries et le Centre Culturel d'Uccle, qu'ils fassent jusqu'à la retraite cliqueter de plaisir les dentiers de leurs auditoires. J'ai pour ma part maintenu des années durant que Thierry Coljon et Rudy Léonet tenaient de l'escroquerie intellectuelle et journalistique. Ca ne m'aurait pas déplu que l'un soit viré du Soir et l'autre de la RTBF, mais seulement si ça avait été pour les remplacer par des gens plus valables. Il n'a par contre JAMAIS été question de complètement zapper Coljon et Léonet de l'espace médiatique et culturel. De les faire disparaître pour toujours, d'effacer jusqu'à leur souvenir, de ne pas leur permettre de tenter de briller autrement ou plus tard. De les foutre pour de bon au goulag virtuel, donc.


Je serai plutôt content, soulagé surtout, le jour où Angèle paraîtra plus ringarde que Jo Lemaire, surtout si c'est pour être remplacée par une Grace Jones 2.0, mais je ne désire absolument pas et je ne désirerai jamais qu'Angèle soit bannie à vie des médias et de la scène culturelle. Elle peut animer des crochets à Blankenberghe où remplir Forest National, ce n'est pas mon problème. Mon problème, c'est qu'elle prend trop de place, qu'elle invisibilise des artistes bien meilleurs et plus intéressants, donc plus méritants. Voilà donc la nuance : moi, je ne pratique pas et je n'ai jamais pratiqué la « Cancel Culture ». Quand je critique quelqu'un, c'est soit pour tout simplement m'en moquer en mode troll, soit pour partager l'idée que cette personne ne vaut pas le coup et que l'on ferait donc mieux de vite passer à autre chose. Ce qui tiendrait donc plutôt de la « Replace Culture ». Puissiez-vous en prendre de la graine plutôt que de continuer à vous la jouer Torquemada, bande de sales jeunes !


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