jeudi 25 décembre 2014

LE NOUVEAU BOB DYLAN POSTE DES PHOTOS D'ENFANTS DU BENGLADESH SUR INSTAGRAM



Il est assez troublant de penser que dans un pays né à la suite d'une révolution ayant démarré à l'opéra et dans une époque aussi globalement pré-insurrectionnelle que la nôtre, ce sera un Tweet et non pas une chanson qui fichera la prochaine fois le feu aux poudres. C'est une énième théorie de comptoir entièrement sucée de mon pouce mais peut-être n'est-elle pas dénuée de fondement, même si la prochaine révolution pourrait aussi très bien démarrer à la suite d'une chanson de Stromae. Ou du Grand Jojo. Ou des Snuls. Ou du Godwin Remix d'une marche de la Wehrmacht, tiens, vu que l'extrême-droite est tout de même en pole position pour le Grand Soir.
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lundi 15 décembre 2014

FUCK ARIEL PINK. MAIS AVEC AMOUR.



Ariel Pink. Cela fait des semaines que je n'arrive pas à décider si son dernier album, Pom Pom, est un chef d'oeuvre post-moderne, comme le clament certains, ou une grosse supercherie geek, gangrénée par le pastiche, l'imposture et l'ironie, comme le dénoncent d'autres. Je n'ai pas d'avis sur la question. J'aime trop détester ce disque pour ne pas suspecter que je l'aime en fait profondément.
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lundi 8 décembre 2014

PLAISIR D'OFFRIR, JOIE DE RECEVOIR : LE BEST OF 2014

Bons plans, grosses descentes, quelques beaux cadeaux, quelques pernicieuses horreurs et autres vicieuses vacheries en guise de boules de Noël, voilà mes gros ups et downs de 2014. 

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LE PARKING DES MAROLLES SERA-T-IL FUMEURS ADMIS?



La petite frime du moment, c'est de se montrer plus marollien qu'un totteleir de la Deevestroet. Sur Facebook tout comme irl, on ne compte en effet plus les Marolliens de coeur de l'Altitude 100, de Tomberg, de Dansaert, du Parvis et même du XIème arrondissement. Tant mieux, vu que cela a permis à cette pétition contre la construction d'un parking sous la Place du Jeu de Balle de récolter 11.000 signatures, ce qui fait tout de même bien 4 fois plus de voix que le bourgmestre Yvan Mayeur n'a jamais eu d'électeurs.
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vendredi 28 novembre 2014

QUI VEUT DEROBER DES MILLIONS?

Robin Williams, Robbie Williams, Robbing Millions. Si c'est vrai que le nom s'est ainsi trouvé, comme le prétend le dossier de presse du label PIAS, il ne faut pas en faire toute une histoire. C'est de l'humour belge, qui joue sur les mauvaises prononciations locales, qui implique un humour tordu, du second degré à revendre ainsi qu'une certaine modestie. Encore que dérober des millions, c'est une destinée qui paraît possible pour Robbing Millions, déjà très professionnel et plein d'expériences après seulement 2 années d'existence. 
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CE N'EST PAS UN HASARD QU'EDEN...



Vendredi après-midi, j'ai été voir Eden à l'UGC-Toison d'Or. Nous étions quatre dans la salle : un grand type au regard mauvais habillé tout en bleu, peut-être un flic de la BSR nostalgique de ses années house-music passées à infiltrer les discothèques à la recherche de consommateurs d'ecstasy à prendre en flag ; une fan typique de cinéma français (la trentaine finissante, les lunettes de vieille, les cheveux courts, le pull beige...) ; un clochard en vieil anorak tâché de gras, et moi. Je m'avance peut-être mais, de ce lot improbable, je pense avoir été le seul à capter la moindre allusion balancée dans le film et même à connaître, indirectement, via Facebook, ou dans le cadre du boulot, certaines des personnes dont les acteurs jouent le rôle.
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PAR AMOUR DE LA SCIENCE, JE ME SUIS DROGUE



Ce week-end, je me suis camé comme un gros cochon aux "drogues digitales", c'est-à-dire des fichiers MP3 et des vidéos sur YouTube censés "hacker" l'activité cérébrale, exactement comme le font les produits stupéfiants. Ca n'a pas vraiment fonctionné, peut-être parce qu'à 45 balais, mon ouïe de vieille bique ne perçoit plus certaines fréquences.
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LES 3 REPAS ET 5 FRUITS PAR JOUR DE DAVID BOWIE


C'est dingue le nombre d'anciens clubbeurs, de djs et de demi-junkies reconvertis en gastronomes de réseaux sociaux, me suis-je dit l'autre soir, en inspectant les sages photos de panna cotta et de chouquettes postées sur Instagram par quelqu'un que j'ai jadis souvent croisé complètement défoncé au Fuse et au Mirano, désormais chaque dimanche en pleine forme aux fournaux. Coïncidence ?
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ELECTROCITY # 5 (fin)  : PARIS, OU COMMENT LA FRENCH TOUCH TRANSFORMA LA HOUSE EN POP


De Laurent Garnier, Saint-Germain et Dimitri from Paris à David Guetta, en passant par Daft Punk, c'est curieusement à Paris, que l'industrie, les majors et les médias parviennent enfin à transformer la house et la techno en nouvelle pop. De 1994 à 2001, la French Touch bouleverse le milieu musical électronique international, pas forcément pour un mieux, puisque préfigurant aussi le boom EDM et la dance-music hyper-mainstream du Las Vegas des années 2010.
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ELECTRO CITY #4 : BERLIN, DU DISNEYLAND GOTHIQUE A LA EASY JET SET



Berlin n'a pas toujours été la capitale allemande de la musique, encore moins de la techno, mais c'est via ses discothèques et ses labels locaux que bon nombre d'artistes de Detroit purent faire de leur hobby un véritable métier. C'est aussi à Berlin que la techno se mit à flirter avec l'avant-garde ainsi qu'à lamentablement patauger dans le mainstream et même la schläger.

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samedi 1 novembre 2014

ELECTRO CITY # 3 : MANCHESTER, MADCHESTER, GUNCHESTER



Il existe une tradition de musiciens afro-américains marginaux aux Etats-Unis qui marquent considérablement les esprits d'Europe, dont la musique et la mystique donnent des idées neuves aux producteurs d'ici. Ce fut le cas avec un certain jazz, avec un certain blues, et ce fut aussi le cas il y a 25 ans avec la house et la techno, qui à Manchester et à Berlin, chamboulèrent tout sur leur passage mais s'apprivoisèrent aussi, au point de commencer à parfaitement s'intégrer à la pop-culture.
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POUR LE BIEN DU JOURNALISME NOCTAMBULE...



Je suis encore tombé sur un de ces magazines qui parle de la nuit comme d'une "aventure trépidante", traque les "trésors culturels", recommande les "bons plans", bref, use et abuse d'un vocabulaire rance et de clichés wizz. Cette feuille de chou manifeste pourtant le désir de non seulement marquer son époque mais aussi de s'en faire le scribe éclairé.
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ELECTRO CITY # 2 : CHICAGO / COMMENT LA HOUSE MUSIC VENGEA LE DISCO



Toujours marginale aux Etats-Unis, la house-music fait aujourd'hui partie de l'ADN des charts européens. Les tubes d'ici en retiennent la forme mais courent toujours après le sens, l'essence même, et surtout la grâce, des prophètes de cette véritable religion musicale du ghetto de Chicago. Un européen blanc comprendra-t-il un jour véritablement la house ? Il reste permis d'en douter.
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LE CLUBBING DE 2020, C'EST LE TAI-CHI



Selon Mixmag, qui a déniché sur You Tube une interview jusqu'ici peu vue de Jim Morrison, "l'Oracle" aurait prédit en 1969 l'avènement des musiques électroniques. Dans le clip, on y voit en effet Jimbo supposer que dans 4 ou 5 ans, la musique des nouvelles générations pourrait combiner le blues, le folk, des bandes et des machines.
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CUITES D'UN FUTUR PROCHE



En 1970, l'écrivain James Graham Ballard expose au New Arts Lab de Londres trois bagnoles accidentées. Il n'a pas choisi les modèles au hasard: la Pontiac A60 représente selon lui une "phase particulièrement baroque" du design automobile américain et les deux Mini choisies symbolisent évidemment les Swinging Sixties, alors en phase terminale. Le soir du vernissage, on compte une centaine d'invités, parmi lesquels circule une femme à la poitrine dénudée, qui interroge chacun d'eux sur leur ressenti face aux voitures démolies. L'interview est instantanément diffusée sur une télévision en circuit fermé et cela, mêlé au reste, provoque une tension extrême parmi les convives.
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ELECTRO CITY # 1 : DETROIT, L'ESPACE, LE TEMPS, LE GROOVE ET UNE INFINIE MELANCOLIE



Detroit, la ville Blade Runner à l'ambiance Mad Max, a accouché il y a environ 25 ans d'une utopie musicale un peu sectaire, un peu prétentieuse, mais toujours génératrice de mystique : la techno, cette nourriture de l'esprit qui ne cherche pas à vous arnaquer. Ou si peu.  
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mardi 30 septembre 2014

ELECTRO CITY#0 : LOOKING FOR THE PERFECT BEAT

Mine de rien, une histoire claire et fiable des musiques électroniques pensées pour les clubs reste à écrire. Laurent Garnier s'y est frotté le temps d'un Electrochoc resté fameux et la très estimable maison Allia publie désormais régulièrement des traductions de ce que les Anglais et les Allemands ont sorti de mieux dans le domaine. S'il existe un nombre incalculable de bouquins sur le rock et le jazz, ceux abordant la techno et la house, du moins ceux correctement écrits et documentés, restent toutefois rares.
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SAIGNER DES OREILLES EST UN PLAISIR

Le Bozar Electronic Arts Festival, en clôture de la deuxième soirée. Grande babelute britiche, Oscar Powell enchaîne aux platines les erreurs techniques, les appromixations et quelques effets bien ringards, comme de couper le jus, pas le son, alors que le disque tourne encore.
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JACO VAN DORMAEL SUR LA GRAND PLACE? ASPHALTONS LA!

L'espace public, bien universel, peut-il être privatisé, même temporairement ? Cette question a été posée par Ecolo au Conseil Communal d'Ixelles, le 18 septembre 2014, suite à l'occupation de la Place Sainte-Croix durant plusieurs jours et plusieures soirées par une installation publicitaire pour la nouvelle voiture Smart, action promotionnelle dont on avait déjà ici eu l'occasion de ricaner, il y a tout juste deux semaines. Ce n'est bien sûr pas un hasard que je reparle de ça justement aujourd'hui, alors que Mobistar mobilise ce lundi la Grand-Place de Bruxelles, le temps d'y laisser couiner Lady Gaga et Tony Bennett.
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IS YOUR HOUSE AS DEEP AS YOUR PANTOUFLES ?

J'ai un rapport ambivalent aux étiquettes musicales. Quand il s'agit de distinguer le rock du jazz ou la house de la techno, je les trouve bien entendu nécessaires. Par contre, je ne vois aucun intérêt à la création de sous-genres, surtout quand ils sont aussi abscons que le laptronica, la vaporwave, le mombahcore, l'aggrotech ou la skweee (je n'invente rien, tous ces exemples sont tirés de Wikipédia).
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jeudi 18 septembre 2014

AU THEATRE FLAMAND, LE ROI SERPENT



Genesis P-Orridge, qui reste à la contre-culture occidentale des temps modernes ce que le glaçage est au cupcake, était ce mardi soir au Beursschouwburg bruxellois. L'occasion de voir prester la mouture 2014 de Psychic TV, groupe formé en 1980 et toujours deuxième après les Doors au classement du rock profondément chamanique.

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lundi 15 septembre 2014

BRUXELLES, OU C'EST TOUS LES JOURS LE 21 JUILLET AVEC LE GRAND JOJO

De retour pour quelques jours en Belgique après 7 ans de vie à Montréal, une copine me demande où sortir à Bruxelles, qu'y voir de neuf, où ça se passe. Je reste une bonne demi-heure devant ce mail avec la tête de David Guetta à Tomorrowland, finalement honteusement gêné que la seule réponse que j'estime sincère est qu'il n'y a rien de remarquablement neuf. Elle peut parfaitement se rendre aux mêmes endroits qu'en 2007, à part Recyclart, où il n'y a plus que de la zumba. Il y a bien quelques fermetures que personne ne regrette vraiment et quelques ouvertures où personne ne va, sinon une poignée de blogueuses influentes, surtout pour ajouter de nouvelles pièces à leurs collections de photos de bagels sur Instagram, mais pour le reste, la nuit bruxelloise de 2014 ne me semble pas très différente de celle de 2007. C'est gênant, c'est plouc. C'est comme si la nuit était ici un remake hebdomadaire du Bal du 21 Juillet, rigole ma compagne : une année le Grand Jojo, une année Lou & The Hollywood Bananas et quand Le Grand Jojo et Lou Deprijck seront morts, on les remplacera par des sosies en playback et des tribute-bands. Elle me dit ça alors que je m'apprête à rejoindre quelques camarades de choix à Flagey, pour notre première biture entre boys de la rentrée, avec la before des dix ans d'Anarchic en plein air et la fête indoor des dix ans de FM Brussel en guise d'alibis. Je suis guilleret, enthousiaste, même si à la vue des flyers, je ressens effectivement un profond effet « Grand Jojo 21 Juillet ». J'estime qu'une rentrée devrait marquer un renouveau, un grand coup, étonner et là, je vois surtout alignés Lorenzo Ottati, Attar !, Felix da Housecat et Matias Aguyao sur le flyer des uns et chez les autres Tom Barman, L-Fêtes et une vieille bande de briscards locaux pour qui j'ai certes beaucoup de sympathie mais qui m'excitent tout de même nettement moins aux platines que si étaient bookés à leurs places Lee Gamble, Vatican Shadow ou n'importe quel autre deejay en ce moment chaud-boulette chez The Drone, l'exemplaire site musical français, le seul auquel je fais encore confiance. Enfin, vu qu'on y va surtout pour Aguyao, qui déçoit en principe rarement, et la bière, qui ne déçoit en principe jamais, il faut bien avouer qu'on s'en fout un peu, au fond, de l'affiche. Je répète, à l'attention toute particulière de ceux qui aiment me caricaturer en râleur patenté choisissant de ne couvrir que ce qu'il est certain de ne pas aimer : J'Y ALLAIS SURTOUT POUR LA BIERE.

Samedi 6 septembre, pendant

La bière, c'est bien entendu de la Vedett, mais c'est le moins grave de l'enroule. Arrivés vers 19h00, on se rend en effet vite compte que cette Anarchic concentre en fait tout ce qu'il ne faut selon nous pas faire dans le clubbing. L'installation, déjà. Elle rappelle un peu les bunkers de l'Empire sur la planète Endor, dans le Retour du Jedi, mais des bunkers qui seraient recouverts de grands carrés de glitter et avec des Smarts à la place des At-Ats. Ou alors l'entrée de l'Océadium. Ou celle d'un centre de recrutement pour une quelconque secte dont le gourou se serait fait sonder le fondement par des aliens, pour en retirer un message de paix universelle. Love.

Quoi qu'il en soit, c'est de très mauvais goût, ayant plus sa place au Salon de l'Auto ou sur une caravane promotionnelle itinérante comme on en voit à la Vlaamse Kust en été que dans le cadre d'un évènement qui se veut fondamentalement chic et anar. A cette vision d'horreur ultra-sponsorisée, il faut ajouter pléthore d'autres signes de l'apocalypse en cours : une distribution de ballons, une sécu un poil trop ostentatoire, des types qui passent avec des panneaux vantant des réductions sur les commandes de pizzas et l'organisateur, habillé tout de blanc avec sur la tête un panama à faire bisquer Eddy Barclay, qui passe son temps à frapper dans les mains et à amasser ses amis derrière le deejay, histoire qu'ils puissent se tirer des selfies en sa compagnie. Tout cela survolé par un putain de drone, ce qui me fera dire que non content de proposer une succursale du Salon de l'Auto, c'est un peu aussi le Salon du Modélisme, que cet anniversaire d'Anarchic.

Même sous la torture, je maintiendrai aussi une autre chose, dont je suis certain, que son langage corporel a trahi : Matias Aguyao s'est emmerdé comme un rat mort. Un moment, il était entouré de dix couillons frappant dans les mains et hurlant leur joie de voir monter dans le mix de Felix da Housecat une bien vulgaire ligne de basse et lui était là au milieu, debout mais quasi statique, les bras croisés, avec un petit sourire contrit. Son set n'a pas non plus fondamentalement retourné les têtes, jamais vraiment mauvais mais loin de la folie furieuse à laquelle il nous a jusqu'ici habitué lors de ses précédentes prestations bruxelloises. Celui de Felix da Housecat a par contre tout simplement tenu du mégamix forain, une bouillie sans aucune finesse, pute et pataude, où quelques pourtant très beaux classiques house de Chicago ont été charcutés les uns après les autres en mode medley, comme le fait l'orchestre de Patrick Sébastien avec les chansons à boire. Ce fut tout simplement du Guetta underground et je n'ai à vrai dire depuis longtemps rien vu d'aussi ringard et caricatural.

DIMANCHE, l'après-midi

A mon bureau, prêt à relancer cette quatrième saison de Sortie de Route, me voilà piégé. Si je tape un peu trop sur Anarchic, Renaud Deru alias Attar ! et Benoît Vano, le Eddy Barclay en question, on m'accusera de chercher un buzz facile, on me diagnostiquera des aigreurs que je n'ai pas, on me prêtera des jalousies imaginaires. Bien que pas mauvais bougres en soi, juste un peu trop opportunistes (cet anniversaire en extérieur s'inscrivait en fait dans la campagne de promotion de la nouvelle Smart), on sait par ailleurs ces garçons et leurs blousons dorés de fans assez rétifs à la critique et à la moquerie. Cette chronique n'était d'ailleurs même pas encore publiée que s'échangeait déjà quelques piques à son propos sur Facebook et Twitter. La fight personnelle n'est pourtant pas ici mon but, ni mon propos. Elle ne contribuerait qu'à noyer ce que j'entends véritablement dénoncer, c'est-à-dire l'aspect « Grand Jojo 21 Juillet » qui fait que l'on peut partir 7 ans de Bruxelles, quand on y revient, ceux qui tenaient le haut du pavé sont toujours là, toujours pas délogés d'un monde musical et noctambule pourtant par essence hautement compétitif et en principe axé sur la nouveauté et l'étonnement permanents. Nous avons en fait ici un clubbing très petit-bourgeois, où l'habitude et le sens du service priment sur l'aventure et la traque d'inédites stupéfactions.

On m'a envoyé une interview de Renaud Deru où il annonce prendre la direction artistique d'une nouvelle soirée mensuelle, la Love, et j'ai failli en tomber de ma chaise (c'est une image, j'ai juste ricané). Je ne suis ni très mélenchoniste, ni supporter d'Anonymous, mais, en effet, je tique quand j'apprends que ces fêtes auront en fait lieu dans une salle du Cercle de Lorraine, ce fameux club d'affaires habituellement fréquenté par des dirigeants d'entreprises et des personnalités politiques. Renaud Deru dit avoir été charmé par l'endroit, sa beauté, mais peut-on réellement s'en tenir à l'esthétique en zappant complètement la symbolique d'un endroit comme Le Cercle de Lorraine, en 2014, alors que l'époque est socialement troublée, que l'on voit monter une grande défiance envers les establishments et où le prochain gouvernement va aussi probablement détricoter le pouvoir d'achat des tickets-boissons à bien des clients potentiels de la Love ? Peut-on se réclamer de la house et de ses valeurs de partage social et d'utopie futuriste quand on a en fait surtout toujours principalement visé une clientèle de concessionnaires automobiles, de gérants de sandwicheries de luxe, de vendeurs d'espaces publicitaires et de Solvay Boys ? Que l'on a fait entrer au Mirano, une boîte un moment au top de la branchitude européenne, la clientèle de la Doudingue et des Jeux d'Hiver, incubateurs historiques de la pire ploutocratie locale ?


Nous sommes à 3 mois de 2015 et Renaud Deru annonce pour la Love « un warm-up disco, continuer avec de l'excellente deep house pointue et terminer avec de la techno soft et mélodieuse ». Bref, ce qu'il faisait déjà en 2007 et continuera sans doute à faire en 2021. Attention, ceci est une critique. Pas un règlement de compte, ni une déclaration de guerre. Cette pantouflardise, je la retrouve aussi dans les autres scènes locales : punk, funk, tox, world, rock, salsa, pop. C'est ce qui me fait d'ailleurs passer pour un aigri : il se trouve que j'estime simplement que le présent n’est pas loin d'être lamentable. Par contre, je suis sans doute l'un des seuls à attendre avec impatience et grand optimisme l'avenir, qui s'annonce en principe brillant. La crise économique, les politiques réactionnaires et les menaces de guerre ont en effet toujours boosté les créativités et les envies de tout secouer. Donc, on y est presque, sans doute. Encore une fois.

Chronique publiée sur le site du Focus Vif le 8 septembre 2014.
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vendredi 22 août 2014

98. PAUL RUTHERFORD : GET REAL (HAPPY HOUSE MIX)

Avant Bez dans les Happy Mondays, il y avait Paul Rutherford dans Frankie Goes To Hollywood. Un autre mec qui n'avait pas l'air de foutre grand-chose dans son groupe, à part danser et accompagner les refrains, mais pourtant sans qui ça n'aurait vraiment pas été pareil. Get Real est le premier single d'une carrière solo à peu près sans aucun intérêt, qui n'a d'ailleurs dans un premier temps duré que quelques mois, autour de la sortie en 1990 d'un album vraiment anodin. Ce single, devenu un véritable classique, est pourtant une pure merveille, doublée d'un bien drôle numéro d'équilibriste entre une base acid-house vraiment mitonnée aux petits oignons, une ambiance contemplative curieusement assez ambient et le chant très séduisant de Paul Rutherford, pourtant piètre vocaliste. Autre source de grand étonnement : à la production de Get Real, on retrouve en fait nuls autres que Mark White et Martin Fry, du groupe ABC. Leur premier album de 1982, The Lexicon of Love, reste une vraie pépite de white funk symphonique, avec déjà Trevor Horn aux manettes, le producteur de Frankie Goes To Hollywood qui y testait d'ailleurs quelques idées qui feraient deux ans plus tard le succès monstre de FGTH. Mais en 1988, ABC était sur le déclin, pensant trouver dans la house le tremplin sur lequel rebondir. Or, si on peut penser à l'écoute de Get Real que le duo maîtrisait diablement ses nouvelles influences, il n'en était rien. Up, leur album de l'époque, est raté, tout comme ce qu'ils allaient ensuite encore sortir avec Rutherford. D'où cette aura de véritable miracle qui entoure Get Real, pur moment de finesse et de douceur dans un style musical non seulement un peu trop farouche pour l'équipe mais surtout fondamentalement fonctionnel et minimal, jamais censé être aussi châtoyant, paisible, zen, quasi mystique. D'où le culte durable.




Paul Rutherford, voix (chez FGTH : 1980-1987, en solo 1988-1990, à nouveau actif depuis 2010)
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99. SEVERED HEADS : DEAD EYES OPENED

L'une des grandes idées accidentelles de la new-beat consistait à jouer des maxis 45 en 33 tours, avec le pitch monté à 8. C'est de cette façon que furent traitées dans les discothèques belges aux alentours de 1986-87 le Flesh d'A Split Second, Let You Body Learn de Nitzer Ebb, Bryllyant de Boytronic, Dub Love de Master C&J et ce Dead Eyes Opened de Severed Heads, un groupe australien qui a fonctionné de 1979 à 2007 et rejoue de temps à autre sur scène depuis. Dead Eyes Opened, qui a aussi connu un certain succès à sa vitesse normale et même une bonne position dans les charts australiens avec son remix de 1994, reste assurément leur titre le plus culte. Severed Heads en a pourtant quelques autres, en fait pas plus mal, à son répertoire, qui s'apprécient certes plus par curiosité historique que par réel enthousiasme, vu que c'est souvent une musique assez maladroite, mal branlée, typique d'une époque où pas mal de groupes se vautraient dans une espèce de dead zone car pas assez dance pour les clubbeurs, malgré une influence certaine sur Detroit et Chicago, mais trop clubby pour les Goths. Un pan musical qui me sert en fait de refuge quand je m'ennuie, où évolu(èr)ent aussi des groupes comme Psychic TV, Test Dept, Cabaret Voltaire et Chris & Cosey, à la lisière de la musique industrielle et du beat sous ecstasy; une jungle touffue où parfois dégotter des pépites et le plus souvent des morceaux inaboutis mais plein d'idées et d'enthousiasme. Pour la petite histoire, la voix sur Dead Eyes Opened est celle d'Edgar Lustgarten, un auteur de polars anglais aussi journaliste à ses heures, qui nous lit ici un extrait de Death of The Crumbles, le rapport d'une célèbre histoire de serial killer des années 20, dans le Sussex.




Severed Heads (Australie, 1979-2007, 2010-2013(?))

Tom Ellard, tête (coupée) pensante. Personnel pour le reste fluctuant au fil des ans. 

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jeudi 21 août 2014

100. LIQUID LIQUID : OPTIMO/CAVERN

Après avoir connu une révélation en découvrant la musique de Can, Fela Kuti et le dub, cette bande de punks du New Jersey se rebaptise Liquid Liquid et entreprend « une déconstruction du rock animée par un groove minimal mais redoutable », pour reprendre les termes de Peter Shapiro dans Turn The Beat Around : l'Histoire Secrète du Disco (Allia). 

En 1983, leur morceau Cavern, extrait de l'EP Optimo, connaît un succès conséquent dans les discothèques de New-York et grimpe même autour de la cinquantième place des charts disco du Billboard. Cavern est quelques semaines plus tard complètement vampirisé par Grandmaster Flash et Melle Mel, qui s'en servent comme base de leur tube hip-hop au goût de coco White Lines (Don't Do It), sans toutefois penser à créditer les Liquid Liquid. Les poursuites judiciaires engagées par leur label 99 Records mettent non seulement la structure en faillite mais provoquent aussi celle de Sugarhill Records, le label de Grandmaster Flash. Liquid Liquid se sépare peu après le procès, en 1984, pour ne rejouer officiellement ensemble qu'un peu moins de 25 ans plus tard, très sporadiquement, par exemple à la Villette Sonique en 2009 ou en première partie du dernier concert de LCD Soundsystem, en 2011. Leurs 3 EP's enregistrés entre 1981 et 1983 ont été une première fois compilés en 1997 sur le label Grand Royal des Beastie Boys (Mo Wax pour l'Europe), ensuite en 2008, par Domino Records. Faut dire ce qui est : ces morceaux ne sont pas forcément bons, parfois tellement décharnés qu'ils semblent surtout inaboutis. Optimo, ma préférence à moi, et Cavern, restent par contre de véritables bombes; il va sans dire déjà complètement usées par à peu près toutes les discothèques belges et soirées itinérantes new-wave ou même new-beat dignes de ce nom, des années 80 à nos jours. 
                                                               





Liquid Liquid (USA, 1981-1984, à nouveau actifs depuis 2008)

Richard McGuire, basse, Scott Hartley, batterie, Salvatore Principato, voix, Dennis Young, percussions.


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jeudi 14 août 2014

LE PUDDING TOTALITAIRE

Gamin au pensionnat de rupins, George Orwell faisait pipi au lit, craignait les séances de branlettes collectives et se sentait espionné en achetant du chocolat. Ce traumatisme du système scolaire anglais explique peut-être les passages les plus faibles de 1984, ceux pourtant censés décrire l'horreur absolue.

On n'a pas ici l'ambition de réécrire l'histoire littéraire comme le ferait dans le bouquin le Miniver, le Ministère de la Vérité chargé de truquer le passé et les souvenirs du peuple. 1984 est un tricot d'observations pertinentes et d'intuitions géniales, une dénonciation en gros implacable du stalinisme ainsi qu'un hommage vibrant aux libertés individuelles. C'est aussi un roman de mauvaise anticipation, à la trame narrative simplette, aux personnages mal pensés, à la psychologie naïve et aux incohérences dignes d'un blockbuster hollywoodien contemporain. En 1984, le Royaume-Uni a été marqué par les grandes grèves des mineurs, la montée des Smiths, les culs velus en shorts de cuir de Frankie Goes To Hollywood tout le temps, partout, ainsi que par la visite de courtoisie chez Madame Thatcher de Mikhail Gorbatchev, représentant d'un système politique alors en pleine déroute et de moins en moins ennemi. Ca, Orwell ne l'avait pas vu venir. Normal : son 1984 s'inspire surtout du Moscou sous Staline et du Londres d'après-guerre, avec ses cratères dus aux bombardements nazis, son rationnement alimentaire, sa propagande patriotique et sa nostalgie de l'Empire Britannique, alors en pleine phase de décolonisation.

On le sait, Orwell s'est pour 1984 aussi largement inspiré de Nous Autres, dystopie de 1920 signée de l'écrivain russe Ievgueni Zamiatine, ainsi que de La Kallocaïne, autre dystopie, cette fois parue en 1940 et imaginée par la Suédoise Karin Boye. Orwell entendait au travers 1984 lancer un cri d'avertissement politique fort. On peut donc penser qu'il était chaud-boulette sur son gros tas de notes, qu'il savait quoi dénoncer, maîtrisait au mieux sa critique du système soviétique, du double-langage et des dangers du socialisme anglais. Par contre, il est aussi permis de suspecter que l'auteur n'entendait que pouic aux codes de la science-fiction et de l'horreur et c'est peut-être bien pourquoi toute cette belle théorie s'est finalement transformée en grosse bouillabaise où les observations politiques tranchantes flottent à côté de gros grumeaux de pures couillonnades fictionnelles.

Big Moustache is watching you

Le roman reste aujourd'hui connu pour ses archétypes devenus clichés (Big Brother, la novlangue, la réécriture de l'histoire à des fins de propagande interne...) mais le monde qu'il caricature est bel et bien mort, sauf peut-être en Corée du Nord. 65 ans après sa publication, 61 après la disparition de Staline, 1984 a vieilli. La surveillance généralisée, la détention arbitraire, la torture et l'assassinat ciblé existent certes toujours, y compris dans des pays réputés libres. Mais Orwell n'a pas imaginé que l'on pourrait dès 1984 très bien ne pas tuer un opposant politique, ne pas censurer une voix dissidente. On peut aujourd'hui se contenter de totalement la décrédibiliser médiatiquement, de faire passer grâce aux réseaux sociaux le mouvement insurrectionnel pour un ramassis de clowns conspirationnistes, de minimiser l'impact de révélations ou même miser sur la possibilité que tout le monde se fiche comme de son premier lolcat de ce qu'un fuitard peut bien dévoiler des rouages d'un système corrompu. Dans 1984, il y a du Staline et du Trotski. Par contre, pas la moindre trace d'un ancêtre de Julian Assange ou d'Edward Snowden. Normal. Ce qui l'est moins, normal, c'est qu'au moment d'imaginer l'horreur absolue, la fin de l'humanisme, un système tyrannique s'installant pour durer éternellement, Orwell se soit empêtré dans un concept totalitaire futuriste aussi wtf qu'une dichotomie fantaisiste entre une large majorité de prolétaires plus ou moins libres et une petite poignée de membres du Parti vivant à eux seuls une expérience totalitaire full options, avec sa surveillance omnisciente irréaliste (qui surveille les surveillants?) et cette énigmatique interdiction sexuelle entre adultes pourtant consentants.



Le totalitarisme des chambrées de jeunes garçons anglais

Une hypothèse marrante qui permet de donner sens à ces incongruités implique de relire 1984 à la lumière de la nouvelle Such Such Were The Joys, finalisée au printemps 1948, quelques mois avant la touche finale portée par Orwell à 1984. L'auteur y décrit la vie malheureuse qui fut la sienne à Crossgates, transposition littéraire à peine déguisée d'un pensionnat huppé du Sussex où il a été envoyé tout gamin. Un monde refermé sur lui-même, où quelques règles aussi basiques qu'arbitraires sont dictées par le Headmaster, figure d'autorité menaçante, quasi divine, qui voit tout, sait tout, et recourt au châtiment corporel pour sanctionner ce qu'il considère être des transgressions, volontaires ou non. S’instaure forcément parmi les petits pensionnaires la plus morbide des paranoïas. Ils se dénoncent les uns les autres, non sans plaisir sadique. Leur solitude est abominable. Ils sont mal nourris et déracinés dans un monde clos où des plaisirs simples comme de mariner dans un bain chaud ou de savourer un morceau de chocolat leurs sont momentanément interdits. Crossgates est un pensionnat pour garçons, autrement dit un environnement où le sexe est en principe absent et où les accusations de pédérastie mènent aux coups de canne, voire aux expulsions. C'est une école anxiogène, brutale et froide, et pourtant, quand ses pensionnaires la quittent, ces gamins promis à devenir cadres de l'administration gouvernementale britannique gardent presque tous une dévotion quasi religieuse pour le Headmaster. Ils lui sont reconnaissants d'avoir fait d'eux des hommes bons, honnêtes et droits. Tout comme à la fin de 1984, après toutes les tortures qu'il a subies et malgré qu'il soit promis à une mort aussi violente que subite, Winston Smith se met à aimer Big Brother d'un amour sincère et inconditionnel.

Dans le roman, l'endoctrinnement ne concerne que les membres du Parti. En dehors de celui-ci, « les proles » vivent une vie miséreuse mais exempte de surveillance rapprochée. Si des agitateurs apparaissent, ils sont neutralisés, mais 1984 ne semble pas envisager qu'un leader charismatique révolutionnaire puisse émerger de la masse inculte. A Crossgates, la tyrannie à laquelle le Headmaster soumet ses élèves n'est elle aussi effective que dans l'enceinte de l'établissement. En dehors, la vie villageoise continue tranquillement et on peut supposer que les gamins pensionnaires, future élite de la nation, avaient des paysans et des petits commerçants des alentours une perception assez semblable à celle qu'a Winston Smith des prolétaires dans le roman : des êtres aux mœurs rudes mais charmantes, à la crasse romantique, exclus de naissance des brillantes carrières institutionnelles, mais jouissant d'une liberté désirable.

Le chocolat, c'est l'esclavage

A Crossgates, Orwell pissait au lit. Chaque soir, flippé, il priait Dieu pour que sa vessie tienne jusqu'au lendemain matin. Mouiller ses draps était sévèrement sanctionné par le Headmaster et Orwell racontera plus tard que c'est précisément cette expérience de se prendre des coups de canne pour un acte involontaire qui lui fera comprendre que l'on vivait dans un monde dont il lui serait impossible de respecter les règles. Quand Winston Smith est arrêté dans 1984, il croise en prison un voisin pourtant tranquille à qui il est curieusement reproché d'involontairement critiquer Big Brother dans son sommeil. Autre coïncidence amusante, peut-être frappante : dans Such Such Were The JoysOrwell raconte aussi qu'un jour qu'il est envoyé faire une course au village, il s'achète en douce du chocolat avec de l'argent qu'il a caché. Alors qu'il sort de la confiserie, un homme le dévisage longuement et le gamin est vite persuadé qu'il s'agit en fait d'un espion du Headmaster. Il s'attend à être dénoncé et puni, comme n'importe quel morveux dont la culpabilité se transforme en paranoïa galopante. Winston Smith vit dans le roman une expérience similaire : il découvre par hasard une charmante boutique d'antiquités dans les bas-fonds de Londres, loue au propriétaire une chambre meublée où écrire tranquillement ses tourments et faire l'amour à Julia et hop, le type est en fait un espion du Parti qui les dénonce aux autorités. C'est cauchemardesque mais délirant, comme une crainte d'enfant. Dans la nouvelle, Orwell reconnaît d'ailleurs qu'il fut grotesque de penser qu'un maître d'école placerait des espions ici et là afin de s'assurer que le règlement de son établissement soit respecté même là où il ne s'applique pas. Dans le roman, par contre, il semble plutôt logique à l'auteur que son héros soit dénoncé par un espion qui n'a aucune raison de l'être, propriétaire d'un immeuble qui n'a aucune raison d'être surveillé et où le personnage est entré totalement par hasard. Licence poétique, toi qui excuse les pires incohérences...



La caméra sur le parking du Monoprix

Souvent naïf, un poil trop moraliste, plus british que gauchiste, George Orwell avait ses idées et ses doutes, qu'il défendait plutôt pas mal quand il se contentait d'observer ses marottes ; c'est-à-dire les pauvres, le socialisme et ses perversions. Imaginer un futur horrifique crédible lui semble par contre avoir été plus difficile. La tirade finale du personnage d'O'Brien, sbire du Système qui torture Winston Smith, est ainsi à peine digne d'un méchant peu inspiré de James Bond : « Le pouvoir est d’infliger des souffrances et des humiliations. Le pouvoir est de déchirer l’esprit humain en morceaux que l’on rassemble ensuite sous de nouvelles formes que l’on a choisies. Commencez-vous à voir quelle sorte de monde nous créons ? C’est exactement l’opposé des stupides utopies hédonistes qu’avaient imaginées les anciens réformateurs. Un monde de crainte, de trahison, de tourment. Un monde d’écraseurs et d’écrasés, un monde qui, au fur et à mesure qu’il s’affinera, deviendra plus impitoyable. Le progrès dans notre monde, sera le progrès vers plus de souffrance. L’ancienne civilisation prétendant être fondée sur l’amour et la justice. La nôtre est fondée sur la haine. Dans notre monde, il n’y aura pas d’autres émotions que la crainte, la rage, le triomphe et l’humiliation. Nous détruirons tout le reste, tout. » (1984, Gallimard 1950 p. 376.)

Enfantin, caricatural, de l'ordre de l'improbable croquemitaine, ce portrait d’un état totalitaire éternel qui n'a d'autre but que de broyer l'individu, qu'est-ce vraiment, sinon un update athée d'une description de l'Enfer, pas que scolaire ? 1984 est censé décrire le système politique le plus abject et traumatisant de l'histoire, le bouquin est écrit même pas 5 ans après Auschwitz, et tout ce qu'Orwell arrive à nous sortir, c'est que l'avenir du stalinisme pourrait drôlement ressembler à une expansion à niveau mondial du système éducatif huppé anglais. Avec, en plus du panpan-cucul, des caméras partout et la peine de mort post-coïtale. Ainsi qu'un Headmaster/Big Brother/Staline/Satan en guise de nouvelle entité impossible à vaincre. C'est immature et nawak, aussi nawak que Matrix et Twin Peaks, qui sont, comme 1984, des œuvres à l'intelligence éventuellement accidentelle, aux concepts vertigineux et au freestyle tellement vague qu'elles permettent en fait à n'importe qui d'y greffer n'importe quelle théorie geeky et pseudo-profonde. Le genre de catalyseur des folies de l'époque qui fait, dans le cas d'Orwell, que 1984 est vu à la fois comme un grand roman socialiste et une bible libertarienne, un généreux pamphlet anticommuniste et un épouvantail sécuritaire. Tout et son contraire, donc. Une dénonciation du bolchévisme, du Patriot Act, d'Hadopi, d'Echelon, de l'Union Européenne, de la lutte des classes, de Facebook, d'Obama, de Poutine, de la NSA, de la caméra sur le parking du Monoprix et même de Loana. Ca non plus, Orwell ne l'avait pas vu venir.

Texte écrit en collaboration avec Emmanuelle Raga, d'après son idée, et publié dans Gonzaï n°7, juillet/août 2014, toujours en vente sur le site.
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mercredi 13 août 2014

VAUT-IL MIEUX 1 FRONT 242 + 1 TUXEDOMOON QUE 2 SACHETS DE CHURROS ET 4 MOJITOS?

Plaisir d'Eté, Paradis du Churros, Food Truck transformé en Prout Truc, verdict final que le Brussels Summer Festival tient tout simplement d'une annexe de la Foire du Midi... Dans la vacherie de compétition, nous avons su nous montrer cruels en cherchant vainement un truc non dégoulinant à se mettre sous la dent, ce mardi soir, quelques minutes avant le début du concert de Tuxedomoon. Faut dire que tout juste sorti d'une grippe intestinale du pied gauche, la tolérance pour la mangeaille de kermesse n'était pas de la partie. Pas plus que l'envie de voir prester un soir plutôt frisquet Tuxedomoon et Front 242, à vrai dire, groupes que notre grand âge nous a permis de jadis croiser à des périodes plus déterminantes de leurs carrières, quand la new-wave n'était pas de la couille. Et que le mois d'août ne ressemblait pas encore à l'automne.

Ce contexte perso étant planté, il n'étonnera personne qu'il m'a fallu moins de dix minutes de présence sur le site du festival pour sérieusement me prendre le bec avec une mémère et sa fifille. Le fond et le motif de la dispute n'ont aucun intérêt. Par contre, l'embrouille terminée, il est à noter que la fifille a essayé de consoler sa Môman, fortement énervée par mes sarcasmes, en lui montrant sur son smartphone la vidéo d'une tortue mâle qui essaye d'avoir des rapports sexuels avec un wok. A ce même moment, dans le décor, un gros type mal lavé au cerveau visiblement complètement grillé par de bien drôles de drogues fendait la foule avec autour du corps différentes couches de haillons et sur le nez un museau de chat en plastique. Tout cela sous l'oeil placide de petits flics qui n'avaient pas l'air d'atteindre le 1m68 réglementaire, même les bras levés. D'où, soudainement, en plus de ma mauvaise humeur, une volonté de mourir, là, directement, comme ça, pouf, adieu cruel cirque humain.



Dans une relative indifférence, c'est alors que Tuxedomoon a commencé à jouer. Faut dire que le groupe yankeexellois (haha!) n'a pas choisi la facilité, illustrant en fait en musique un court-métrage diffusé sur l'écran de fond de scène, petit film que nous avons d'abord pris pour une publicité Actiris, avec son Docteur Maboul qui engueule un personnage recouvert de bandes magnétiques, qui finit par s'échapper dans la nature. J'avoue n'avoir ensuite pas vraiment suivi, jamais conquis par l'ensemble, distrait par notre conversation entre amis, et tout cela pour une simple et bonne raison. Je ne doute en effet pas un seul instant que la musique espiègle et tortueuse de Tuxedomoon reste un plaisir rare, encore aujourd'hui, dans une belle salle bien sonorisée. Ce mardi soir, au BSF, les balances étaient par contre tellement scandaleusement mal réglées que cette musique incontestablement assez difficile me fit en fait aux oreilles ce que le kebab au ragondin responsable de mon intoxication alimentaire évoquée en début de chronique fit il y a quelques jours à mon estomac.

Pareil pour Front 242, d'ailleurs. Depuis 1986, j'ai vécu des concerts de ce groupe qui m'ont marqué au fer rouge, j'en ai vu d'autres que j'ai trouvé patauds, il y en a même qui m'ont fait doucement ricaner mais, toujours, il s'est agi d'une expérience sonore immersive de première bourre. C'est le propre de Front 242 : même s'il est permis de ne pas trouver très finauds la purée electro-body balancée dans les oreilles du public et les accents bien brusseleir à la Alain Courtois des chanteurs, les concerts du groupe sont en principe des expériences physiques intenses mais pour qu'il y ait expérience physique intense, il faut évidemment que le son soit à la hauteur. Surtout quand le groupe, plutôt en forme, avec un Richard 23 toujours plus bondissant qu'un lolcat sur You Tube, décide de généreusement balancer quelques gros classiques/grosses patates de son répertoire le plus féroce, les Take One, No Shuffle, Funkhadafi et le toujours furieusement cinglé Commando Mix. Voilà qui aurait du faire bouillir le Mont-Des-Arts. Mais avec une régie finale réglée au mouffle aplatissant basses et reliefs à la tractopelle, seuls les plus motivés, peu regardants, demi-sourds et parfaits ignares auront finalement passé une vraie bonne soirée musicale, les moins pigeons du lot étant partagés entre ennui, consternation et regret d'avoir payé pour du pareil foutage de poire. Les stands de churros et de mojitos n'ont par contre pas semblé s'en plaindre et c'est sans doute bien là le principal, pour certains responsables.

Chronique publiée le 13 août 2014 sur le site du Focus Vif

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lundi 28 juillet 2014

EXCLUSIF : LA MESURE CHOC QUI VA TOUT CHANGER DANS L'HORECA BRUXELLOIS





C'est un véritable tsunami juridique qui va, dès que totalement appliqué dans les semaines qui viennent, assurément transformer en profondeur certaines vieilles pratiques d'établissements bien connus et représentatifs de l'horeca bruxellois. Dans le colimateur de l'ONSS et de la Justice depuis de nombreux mois pour « travail dissimulé », une liste conséquente de « bistrots branchés » du Centre-Ville, de Saint-Gilles et d'Ixelles qui pratiquent le « service au bar » vont en effet devoir se mettre au plus vite en conformité avec de toutes nouvelles règles régionales, sous peine de lourdes sanctions. A chaque entrée dans l'établissement à des fins de consommation, le client se verra ainsi remettre un CDD « d'assistant serveur ». Regarder le menu debout, aller commander au bar, attendre la commande, la porter à table, se lever pour payer, rapporter sa vaisselle et jeter les déchets, voilà autant d'actions qui seront désormais comptées comme du service et donc rémunérées.

« Ca sera un petit peu compliqué au début, nous a expliqué un représentant du Ministère des Classes Moyennes qui préfère rester anonyme, mais comme nous avons déjà beaucoup de fonctionnaires qui passent énormément de temps dans ces établissements durant leurs heures de travail, ceux-ci pourront toujours aider l'usager dans ces nouvelles démarches administratives et bien lui expliquer comment compter et prester ses heures. Le chômeur, par exemple, ne devra jamais oublier de noircir une case de sa carte de pointage à chaque fois qu'il va dans ce genre d'endroits et, surtout, d'exiger un C4 à la sortie. Sans quoi, il risque de perdre tous ses droits. Dans le même ordre d'idée, c'est au travailleur indépendant de décider comment déclarer sa prestation d'assistant serveur : il peut facturer le temps qu'il a pris à commander sa salade et son café comme relevant de la consultance mais il perdrait alors la possibilité d'utiliser la souche TVA à son compte ou de faire passer cette salade et ce café consommés à titre personnel pour des frais de représentation. Le public n'a pas à s'inquiéter. Le mot clé de l'année 2014 en Belgique est « confiance » et nous sommes nous aussi dans une démarche très positive. Nous éditerons d'ailleurs à la rentrée une brochure explicative pensée par et pour les habitués de ce genre d'établissements, puisqu'outre nos fonctionnaires, on y trouve aussi beaucoup de graphistes désoeuvrés qui ont été très heureux d'être mis à contribution. »

Du côté de la clientèle des établissements où la mesure est déjà d'application, c'est l'étonnement. . Jérémy, 24 ans, assistant de production, l'accueille avec joie, nous affirmant que "ça fait trois ans que je suis malgré moi serveur à Flagey et c'est de la véritable exploitation. Tous les vendredis, je me tape minimum 6 fois 22 minutes de file pour avoir une bière premier prix à 3 euros, que je dois en plus amener à table et c'est un véritable travail d'acrobate quand il y a des tournées et plein de monde. Il était temps que cela soit reconnu comme un vrai travail. » Chercheur universitaire, David, 37 ans, accueille lui aussi très positivement la mesure. « On ne parle pas assez de la pénibilité des brunchs du dimanche. C'est bruyant, bondé, mal aéré et il faut souvent partager sa table avec des assistants-parlementaires Ecolo. Rémunérer celui qui porte les plateaux de pancakes à sa petite famille, c'est une mesure très décente, même si ce n'est qu'un début. Je pense en effet qu'en soirée et le dimanche, on devrait être rémunérés à 150%, comme cela se fait ailleurs. » Mireille, 52 ans, reste quant à elle plus circonspecte : « C'est strictement cosmétique, ce truc. On est certes payés, pas bien d'ailleurs, mais où sont l'assurance-maladie et le pécule de vacances ? Puis-je sinon être renvoyée pour faute grave si j'apostrophe vertement quelqu'un qui me dépasse dans la file, hein ? On sait aussi très bien qu'il y a un uniforme informel pour les employés de ce genre d'établissements. Or moi, je n'ai aucune envie de me tatouer et de me percer les lèvres, encore moins de parler aux gens avec un accent et un dédain typiquement français ! »

Gérant dans une grande enseigne horeca de Flagey depuis 2008, Nicolas reste lui aussi plutôt méfiant : «  Nous avons accepté sans broncher l'interdiction de fumer à l'intérieur, la limitation du volume de la musique et les heures de fermeture drastiques imposées par les autorités. Là, je trouve quand même qu'on dépasse les bornes. Ce n'est pas un secret que nos clients sont des gros cons et je n'ai que peu envie d'engager des gros cons, même pour 20 minutes. Franchement, je pense que nous allons carrément abandonner le service au bar et recommencer à engager du personnel qui sert à table, sans quoi on va bien aussi finir par attirer toute la misère du monde, du genre l'un ou l'autre illégal qui espère gagner un peu d'argent en faisant la file à la place des petites vieilles, des feignasses et des chômeurs qui ne veulent pas noircir leur case. Le vrai problème, c'est qu'à Bruxelles, il n'y a plus que des vieilles serveuses de 40 ans qui veulent bien porter des plateaux et sont capables de le faire sans renverser, tout ça en travaillant debout 8 heures d'affilée sans recourir à la cocaïne ou au MDMA. Je suis désolé mais ce genre de ringardes connaissant leur métier, c'est très mauvais pour l'image de notre établissement ! »

Les cafés branchés abandonnant « le service au bar » ne seront évidemment plus concernés pas la mesure, nous a-t-on assuré au Ministère des Classes Moyennes. Par contre, pour éviter une concurrence déloyale envers leurs pairs, ils devront alors se mettre en conformité avec les autres établissements de leur catégorie, c'est-à-dire louer ou installer des jeux de fléchettes et un bingo et servir à la pompe de la « vraie bière », produite par les brasseurs historiques du pays. « Ca paraît autoritaire et même kamikaze, mais cela ne relève que du bon sens », nous a affirmé notre contact au Ministère, avant de fermer boutique, parce que bon, il était tout de même 15h47, un vendredi à quelques jours du 1er août. 

Chronique publiée sur le site du Focus Vif  dans le cadre de la série Sortie de Route (S03E39) et écrite en collaboration exceptionnelle avec le Professeur Jong du blog Le Gastroscope. 
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mercredi 16 juillet 2014

QUAND JE LIS UNE GROSSE CONNERIE DE NICOLAS CROUSSE, JE SORS MON REVOLVER

Je n'ai pas vu Transformers 4 : The Age of Extinction et je ne compte pas le voir. Je déteste cordialement ce genre de films, ce n'est pas du tout ma came. Quand on en vient à écrire sur le cinéma avec la prétention d'informer le public, je ne pense toutefois pas que l'on puisse encore balayer un produit de ce type d'une bête chronique pleine de poncifs. C'est sur Cracked.com ou Den of Geek, je pense, que j'ai appris que si, depuis quelques années, tous les blockbusters se ressemblent, c'est principalement du fait qu'une sorte de Grand Gourou du Script Post-Moderne a vendu sa méthode jackpot de merde à la plupart des producteurs actuellement en activité (ces mecs sont des industriels, pas des artistes : rentrez vous ça dans le crâne une bonne fois pour toutes!). J'ai aussi lu, cette fois dans Mainstream de Frédéric Martel, que le principal public désormais visé par Hollywood n'est plus américain, ni européen, mais chinois, voire arabe. Ce qui explique, dans la plupart des films actuels, les couches de propagande libérale, de politiquement correct et d'archétypes à la louche. On ne heurte pas les sensibilités des grands marchés émergents. J'adore sinon le concept de « destruction porn », qui se moque de cette manie de détruire des villes entières dans le moindre bouzin de super-héros ou de monstres. Bref, il y a matière à écrire, dénoncer, se moquer et jubiler à partir de cette pop-culture à la con et Cracked.com le fait très bien. Ici, en Belgique médiatique, notamment dans Le Soir, on préfère par contre toujours se draper dans une posture d'esthète indigné dès qu'un film se montre trop enfantin, simplet, commercial, pop-corn. Le chroniqueur Nicolas Crousse l'a encore démontré ce mercredi matin avec une courte chronique au sujet de Transformers 4 aussi ridicule que mal torchée, en fait carrément scandaleuse.

« Gageons, (écrit Crousse), qu’il se trouvera quelques inconditionnels du genre pour adopter ce grand jeu vidéo filmé. En ce sens, le service minimum de ce blockbuster d’été est garanti. Mais c’est à peu près tout. Le quatrième volet de Transformers ressemble à une bouillabaisse californienne (celle avec moult pop-corn et ketch-up), qui revisiterait dans le désordre Fast and furious, King Kong, Noé, La guerre des mondes ou même Godzilla. Autrement dit, des belles bagnoles, de grands singes de ferrailles, des bastons d’extraterrestres, des tours infernales… Transformers est en somme à Hollywood ce que la musique de Richard Wagner était au régime hitlérien : un hymne national ! »

Un. Dire d'un film bourrin qu'il fait penser à un jeu vidéo est une erreur classique de critique déclassé, voire franchement réac. Il existe en fait très peu de films qui donnent réellement l'impression d'un jeu vidéo filmé et ils n'ont pour la plupart RIEN A VOIR avec un blockbuster classique, notamment beaucoup plus sinueux dans la narration et davantage immersifs que le « Pan dans ta gueule » habituel. Je pense à Matrix 1, Silent Hill, Avalon, Existenz et, plus récemment, The Edge of Tomorrow, le moins mauvais des Tom Cruise récents. Par ailleurs, Transformers est surtout une adaptation filmée d'un dessin animé lui-même dérivé d'une ligne de jouets. Les jeux vidéo ne sont qu'assez accessoires dans cette franchise.

Deux. La bouillabaisse californienne existe et ni pop-corn, ni ketchup n'entrent dans sa recette. Celle-ci est même carrément plus fancy, je trouve, que la façon de touiller la bouillabaisse française traditionnelle. Bref, après « le jeu vidéo, c'est pour les idiots », voilà qu'on nous fait comprendre que « les Amerloques n'ont aucune culture culinaire ». Mon cher ami, faites vous donc plaisir, vous reprendrez bien une louche de ce bon gros clicheton des familles ?

Trois. Si Transformers 4 a l'air de revisiter « dans le désordre Fast & Furious, King Kong, Noé, La Guerre des Mondes et même Godzilla », il ne faut tout de même pas oublier que ça reste en fait l'adaptation live de l'arc narratif des Dinobots, dont la version en dessin animée a débuté aux Etats-Unis le 27 octobre 1984, alors que Vin Diesel n'avait même pas encore passé son permis de conduire. Par ailleurs, moi, je ne vois quasi aucun point commun entre le King Kong bien geek de Peter Jackson, le Noé quasi sous ecstasy d'Aronofsky et un Godzilla lent et arty surtout éhontément pompé de Cloverfield. Qui était une putain de bonne surprise punk, celui-là... En matant la bande-annonce, je trouve sinon que Transformers 4 ressemble surtout à Transformers 3. Et à The Avengers, qui n'aura cesse d'être copié pour les 20 ans à venir par tous ceux qui espèrent gagner ne fut-ce qu'un dixième de son tout gros tas de dollars. 

Quatre. « Transformers est en somme à Hollywood ce que la musique de Richard Wagner était au régime hitlérien : un hymne national ! », écrit Nicolas Crousse. Outre d'être déjà un magnifique Point Godwinobot, cette assertion est aussi complètement crétine. L'hymne national nazi existe, c'est la Horst Wessel Lied, composée donc par Horst Wessel et non pas par Richie Wagner, qui était déjà bien raide alors qu'Hitler devenait hype. Il se fait que la Horst Wessel Lied, le plus souvent chantée par les SS en medley avec Deutschland Ubber Alles, évoque davantage la saloperie humaine bien réelle que la supposée lourdeur teutonne et c'est certainement pourquoi Nicolas Crousse s'est permis un peu de révisionnisme au moment de faire sa petite blague toute en finesse humoristique, n'osant quand même pas y aller trop cash. Ach, gröbbe rigolade.  

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jeudi 19 juin 2014

ET TOUT CA POUR QUOI? JUSTE UN PEU D'ARGENT...


Fargo, la série télévisée planplan sur FX tirée du chef d'oeuvre des Frères Coen, s'est achevée ce mardi 17 juin 2014 et récolte des critiques assez dithyrambiques, notamment un 9.2 sur IMDB. Après le succès comparable de True Detective, show pourtant à demi-mongolo à peine digne d'une enquête du Commissaire Moulin allié à Jean-Paul Sartre sur la piste de Marc Dutroux, c'est à se désoler qu'à défaut de véritables grandes nouvelles séries, les junkies du streaming se contentent un peu vite de tout ce qui leur rappelle même vaguement un âge d'or du genre, peut-être déjà révolu.

En gros mais c'est au fond vraiment ça et pas grand-chose de plus, Fargo sur FX est l'histoire d'un bête type qui rencontre le Diable. Le premier, Lester Nygaard (Martin Freeman) est l'employé modèle et effacé d'un bureau d'assurances de la ville de Bemidji, bourgade paumée du Minnesota (fictive, la vraie Bemidji est plus importante). Le second, Lorne Malvo (Billy Bob Thornton), est un tueur à gages itinérant aussi compétent que cinglé, jouette et mal coiffé (le cousin de Javier Bardem dans No Country For Old Men?). Par jeu, Malvo entre dans la vie de Nygaard, sur qui son machiavélisme va déteindre et là, c'est le bain de sang en pays plouc. Quel rapport avec Fargo, le film ?

La neige, les accents, vaguement la musique, quelques easter eggs, des scènes entières replacées dans un contexte différent, des personnages à priori similaires avant qu'ils ne gagnent une personnalité plus ou moins indépendante de leurs modèles, le million de dollars en pleine nature et puis aussi, la traînée de cadavres. Quelle(s) différence(s) avec le film ? Un paquet, dont un ton plus sombre, une violence plus gratuite que marrante, des personnages moins marquants et, surtout, le propos, l'essence même, de l'histoire. C'est Emily Nussbaum, critique du New Yorker, qui a le mieux résumé l'affaire, pointant que là où le film était une méditation sur la stupidité de la violence, la série, elle, s'avérait surtout fascinée par l'intelligence des gens mauvais. Bref, l'une est antithèse de l'autre.

On peut dès lors se poser la question : pourquoi placer cette nouvelle histoire, pas mauvaise en soi, dans un contexte si particulier et référencé, où elle n'a en fait rien à faire. Fargo sur FX pourrait s'appeler Palookaville, USA et se dérouler au Texas ou en Floride, se contenter de ressembler à l'univers des Frères Coen comme le font les premières saisons de Breaking Bad. On y trouverait moins à redire et à se gratter la tête que devant une série qui claironne s'inspirer d'un film célèbre, tout en allant totalement à contre-courant de son propos et en banalisant même l'héritage. Fargo, sorti en 1996, se foutait royalement de la gueule des films à la Tarantino, de leur violence stylisée impunie et de leurs psychopathes présentés comme des rockstars. On y glorifiait au trentième degré des ploucs et le bon sens des petites gens (était-ce de l'affection ou de la cruauté, il reste permis de douter). On y montrait des criminels pathétiques et hilarants. C'était ça, Fargo et c'est bien pourquoi en 2014, Fargo sur FX aurait en principe du non pas récupérer à sa sauce tous les poncifs des polars actuels mais bien démonter sans aucune pitié ces anti-héros accidentellement meurtriers de masse mais de plus en plus virils à chaque épisode et ces morts gratuites qui n'apportent rien à l'histoire mais donnent au spectateur une impression de « transgression ».

En ne gardant du film que son titre, ses décors, ses gimmicks, un peu de son ambiance et rien de son propos, Fargo sur FX rejoint en fait la série des séries qui ne sont finalement que des rip-offs à la con, ultra-cheaps et convenus, de films considérés comme des citrons à presser jusqu'à la dernière goutte : La Planète des Singes, l'Age de Cristal, Terminator, les Agents du SHIELD, Hanniboule le Canadair, etc... And for what? For a little bit of money. There's more to life than a little money, you know. Don'tcha know that?  

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mercredi 4 juin 2014

LINKEDIN CONNECTION




Disponibilité, réactivité, esprit de synthèse, aptitude à la rédaction, livraison rapide du produit fini. Sur Linkedin, ce plan là a de quoi sérieusement affoler les recruteurs : fin décembre, Benjamin Schoos me proposait un peu en urgence d'écrire un chapitre de ce fameux bouquin sur Jacques Duvall, sur base d'une interview menée par quelqu'un d'autre ayant entretemps abandonné le projet. C' était torché et envoyé quelques jours plus tard et aujourd'hui, le bouquin, Le Contrebandier de la Chanson, est en librairies, avec mon texte tout à la fin. C'est un livre plutôt marrant, à l'écriture chiadée et souvent tordante, dans le style du journalisme rock à l'ancienne. Très compétent dans son domaine, je vous le recommande chaudement. 

Trésors cachés et culture Desafinado

(publié dans Jacques Duvall, Le Contrebandier de la Chanson, Editions du Caïd, 2014)

- J'ai toujours aimé la face B, le trésor bien caché. Chez moi, je crois que ça a toujours été très naturel de préférer Mylène Demongeot à Brigitte Bardot ou Tom Ovans à John Prine. Bien sûr, c’est Bob Dylan le génie mais Tom Ovans me touche, heu, comment dire… C’est comme le type qui sort avec la fille la plus jolie du quartier. Bravo, il en jette un max, il a la plus jolie fille du quartier. Tu es un peu jaloux. Jusqu'au moment où tu repères cette petite bombe un peu pétasse vue de l'extérieur, qui n'est pas la plus jolie mais la plus SEXY. Elle ne fait pas monter ta cote, non. Mais elle fait monter autre chose chez toi, et ça tu ne peux pas le nier.”

Appelons donc cela la recherche de l’érection esthétique, c’est-à-dire privilégier une culture bis à première vue éventuellement mal foutue mais charriant son lot d’émotions fortes. Cela n’a rien de geek. Un geek se fabrique une bulle. C’est un collectionneur souvent nostalgique qui s’enferme dans un erzats de chambre d’ado. Il se protège du monde extérieur, de la réalité. Traquer le trésor caché, c’est autre chose. L’histoire de Bob Dylan est riche mais s’inscrit très vite dans une logique de show-business, dont elle dépend et qui l’imprègne. Tom Ovans, c’est un clochard, un vrai, meurtri par le monde extérieur, et il le chante peut-être mieux, avec un meilleur ressenti, plus de classe, plus de magie, que Dylan et son empathie pour le hobo vécue du haut de sa tour d’ivoire. Ou peut-être pas. Peut-être Tom Ovans ne fait-il que toucher une corde sensible chez ses pairs, chez les êtres qui sont, comme lui, “désaccordés”.



Désaccordé”, en portugais, se dit “Desafinado” et “Desafinado”, c’est une chanson
composée en 1959 par Antonio Carlos Jobim et Newton Mendonça, véritablement considérée comme l’hymne de la bossanova. Longtemps en Europe, et plus singulièrement en Belgique, la bossanova et le jazz cool ont tenu plus que tout du trésor caché. Via Marc Moulin et Alberto Nogueira, le beau-père de Lio, Jacques Duvall s’est intéressé de près à ce pan musical, qui est selon lui la bande sonore idéale pour lire Chester Himes, au temps où les romans de la Série Noire s’ornaient encore en couverture de pin-ups dénudées.” On retrouve bien là son attrait pour la proposition ni élitiste, ni branchée, mais simplement différente, répondant à d’autres critères que le tout-venant culturel, la variété, le pré-cuit. Outre l’idée d’une proposition plus bandante, une autre corde sensible entre là en résonnance. La traque du trésor caché, le culte de la face B, cela revient en fait tout simplement à se sentir davantage touché par les choses “désaccordées”. Desafinado, cela pourrait être une culture en soi; une culture au coeur de laquelle des gens comme Jacques Duvall se sentent complètement à leur place.

La Bombasse de la Planète Drakulon

Se sentir à sa place”, un desafinado peut l’éprouver de bien de drôles de façons dans de bien drôles d’endroits. Dans le magazine Vampirella, par exemple, où Jacques Duvall écrivit sur le rock “zombiesque”. Cette publication parisienne mélangea tout au long des années 70 les adaptations françaises du comic book de Forrest J. Ackerman et Frank Frazetta racontant les déboires d’une bombasse de la planète Drakulon venue sur Terre sucer tout ce qui bouge, pas que les cous, à des articles sur la culture bis. Duvall s’y épanchait sur l’horror rock et le barnum voodoo, genres musicaux grand-guignolesques  notamment représentés par Screamin' Jay Hawkins, Lord Sutch, Arthur Brown et autres précurseurs du psychobilly. Ces piges ne suscitaient guère de grande passion à la rédaction, tout au plus considérées comme un trou bouché dans la maquette. Jacques  Duvall, par contre, était très fier d’être publié dans ce que beaucoup considéraient pourtant comme un magazine de gare avec pour héroïne une Barbarella de série Z.

Si, dans le souvenir de Duvall, les sorciers rieurs et outranciers du rock horrifique n’ont pas vraiment marqué les consciences de la rédaction de Vampirella Magazine, celle-ci vénérait par contre Jesus Franco, alias Jess Franco, considéré comme le Ed Wood européen, un réalisateur espagnol toute sa vie englué sans déplaisir aucun dans la série Z alors qu’il avait pourtant été assistant d’Orson Welles en tout début de carrière. Franco jouit aujourd’hui d’un certain respect et d’un culte évident, notamment pour son film Vampyros Lesbos. Ce n’était pas vraiment le cas à l’époque où Jacques Duvall traquait la moindre de ses sorties : Jess Franco était le héros des chroniqueurs de Vampirella. J'étais comme eux amoureux de sa femme Lina Romay. J'allais voir Venus in Furs ou La Comtesse Sanglante dans d'infâmes cinémas pornos. Ce qui participait à la mystique du truc. Je ne suis pas sûr que cela m'aurait autant parlé si je les avais découverts au Palais des Beaux Arts.”  

Autre passion-nichons duvalienne : les fumetti italiens, ici pris au sens anglais du terme (en Italie, le terme “fumetti” désigne les bandes dessinées. Ailleurs, il est utilisé pour désigner les romans-photos produits dans la Péninscule). Laura Antonelli en était la star incontestée, dès le début des années 60. Duvall en garde un souvenir ému mais son amour pour la culture populaire italienne ne s’arrête pas aux romans photos, ni à la plastique superbe de celle qui deviendrait l’orageuse compagne de Jean-Paul Belmondo de 1972 à 1980. Duvall : L'Italie c'était les westerns spaghetti, Hugo Pratt, et puis Adriano Celentano, Patty Pravo, Luigi Tenco, Ornella Vanoni. L'Italie, c'était le plaisir. L'intelligence était là, même plus qu'ailleurs, mais cachée derrière le plaisir. Les romans photos italiens, c'est mes premiers émois d'ado, très jeune. Laura Antonelli était la reine du genre bien avant de passer au septième art.”



C’est pour un loser comme toi que je dois me raser les jambes chaque matin?

Si la variété italienne de ces années là, très orchestrée, finaude, passant de drôles d’émotions sous sa couverture d’amusement pour toute la famille, reste associée à une certaine idée du bon goût, il n’en va pas de même pour la country music, autre genre musical malgré tout adulé par Jacques Duvall :J'aime la country péquenot, les filles à choucroute qui chantent des trucs du genre "c'est pour un loser comme toi que je dois me raser les jambes chaque matin?". J’aime aussi la country intello torturé style Townes Van Zandt, David Olney ou Tom Russell, mais ce que je préfère c'est leurs chansons d'amour déchirantes. Là c'est simple. Les meilleurs c'est les plus connus. Hank Williams bien sûr. Et Willie Nelson, peut-être le gars qui a écrit les plus belles chansons tous genres confondus. Il n'est pas mort à l'arrière de sa voiture, il ressemble pas à James Dean, il est coiffé comme une serpillère, mais qu'est-ce qu'on s'en fout... Si c'est de putains de chansons que l'on parle, c'est lui qui me fait pleurer, ricaner, avoir envie de mourir ou de vivre.”

C’est la mère de Jacques, une Danoise élevée en Angleterre et au Japon durant la guerre et qui y écoutait les radios américaines, qui lui fit découvrir la country. A la télévision flamande, un soir de diffusion du légendaire concert de Johnny Cash à la prison de San Quentin. Toute la petite famille était réunie devant le poste et le lendemain, Jaques filait chez le disquaire acheter "Wabash Cannonball" (ou peut-être "Engine 143", en tout cas une histoire de train).

Xième retournement de veste

Pour le grand-public, il n’y a pas plus opposé à la country-music que le disco. Certains, et Jacques Duvall en fait partie, verraient même le passage de l’un à l’autre ou un intérêt marqué pour l’un après l’autre comme un retournement de veste. Dans l’histoire du personnage Duvall, le disco, comme on s’y attend, entre en scène de façon sexy et éduquée, bien qu’un poil détraquée : à l’époque, j’étais disc jockey dans un bordel. Avec Michel Clair, mon collègue de la Médiathèque, le Willy DeVille ardennais ("Nocturne", 45 tours produit par Marc Moulin), on se relayait une nuit sur deux, ce qui nous permettait de bosser la journée plus ou moins frais. J'étais fan de blues (Willie Dixon, grand maître!) et de soul (grâce à Philippe Garnier dans "Rock'n'Folk", une malheureuse page chaque mois) mais j'avais de graves lacunes en matière de trucs dansants. Un soir, une go go girl africaine me dit "Passe-nous Barry White". J'obéis poliment parce qu'elle était trop craquante, et là, la claque. Michel, lui, connaissait déjà ça très bien et il m’a refilé deux ou trois tueries pour enchaîner : "I'll Be Around" des Spinners, "In The Rain" des Dramatics, "Hurts So Good" de Millie Jackson… Avec ce background, quand le disco a débarqué, j'étais mûr pour mon xième retournement de veste.” Sauf qu’il s’agit moins de retournement de veste que d’application des lois de l’attraction. Un mec chante l’amour. Pour une femme qui n’est peut-être pas la plus belle du quartier mais qui fait monter autre chose chez lui que la cote. Qu’il soit country, bossa ou disco, l’accompagnement est un poil désaccordé. Toujours.

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