jeudi 28 septembre 2023

DOPPELGANGER DE NAOMI KLEIN : AU BOUT DU RABBIT HOLE, LE MIRROR-WORLD

 



A la louche, Doppelganger, le tout récent essai à succès de Naomi Klein (No Logo, La Stratégie du Choc...) peut se résumer comme suit : au bout du rabbit hole, il y a le Mirror World. Autrement dit, au plus de temps vous creusez sur Internet un sujet zarbi, au plus vous risquez d'être absorbé dans une réalité alternative où les théories de conspirations les plus cinglées passent pour réelles et où Donald Trump est perçu comme un grand Combattant des Libertés. Klein a écrit ce bouquin assez vite, en plein Covid, et il lui manque sans aucun doute les années de recherches et de recul de ses autres enquêtes, beaucoup plus définitives. Doppelganger est un bon livre mais reste relativement léger, très personnel aussi (presque une autobiographie), lui-même davantage entrée de rabbit-hole que collection de conclusions indiscutables. Ce que Naomi Klein dit de Bannon, de l'alt-right et du complotisme est très pertinent mais, même si elle n'épargne pas la gauche contemporaine de critiques, je pense que l'on peut principalement lui reprocher de tenir ce Mirror World sinon comme essentiellement d'extrême-droite, du moins surtout peuplé de ce qu'elle appelle les « diagonalists » (je ne sais pas comment ce terme sera traduit dans la VF, afin de ne pas fâcher les cyclistes que désigne traditionnellement le mot) ; c'est-à-dire des gens qui font du cherry-picking idéologique et peuvent donc s'accorder sur certains points avec l'extrême-droite. Des confusionnistes, selon notre Twitter militant local.


Naomi Klein estime que les sujets dont on parle le plus dans cette réalité alternative sont la vaccination obligatoire, le crédit social chinois, Bill Gates et George Soros. OK mais que sont le harcèlement aussi massif que délirant subi par JK Rowling, l'idée que le wokisme n'existe pas et l'incapacité grandissante de politiciens en exercice à définir clairement ce qu'est une femme sinon d'autres émanations de ce même Mirror World ? Si on quitte les sphères politisées, est-ce que tous ces imbéciles de 45 ans qui tiennent Star Wars pour la plus grande histoire jamais contée et considèrent Jack Torrance comme le meilleur rôle de Jack Nicholson ne sont pas eux-mêmes des créatures du Mirror World ? Dans son livre, Naomi Klein cite énormément de références culturelles ayant pour thème le double maléfique, le doppelganger : Jeckyll & Hyde, Opération Shylock, Dickens, Enemy de Saramango... Mais pas Twin Peaks. Or, s'il y a bien quelque-chose à retenir de Twin Peaks, c'est que personne, même l'agent Cooper, ne ressort indemne de la Black Lodge, vu que personne n'a le cœur assez pur pour ne pas y laisser une partie de son âme servant à la création d'un double néfaste.


Autrement dit, je ne pense pas que le Mirror World soit juste un piège pour droitards qui s'ignorent. C'est une réalité parallèle permise par les réseaux sociaux qui était à l'origine une page blanche et déborde désormais de couillonnades non seulement addictives mais aussi taillées sur mesure pour tout un chacun sur Terre. Il peut donc être très difficile de résister à ce nouvel opium du peuple. Personnellement, je pourrais ainsi très facilement succomber aux théories sur les OVNI issus d'une dimension parallèle et à l'idée que ce Mirror World soit en réalité une entreprise de subversion de nos sociétés occidentales ourdie par les Russes, il y a 3 ou 4 générations. Je sais que je vais trouver sur Internet tout un tas d'informations qui vont me conforter dans ces croyances. Je sais que ça va me procurer toutes sortes de sensations excitantes, me faire sentir faussement malin, éventuellement même me faire rencontrer une communauté où m'épanouir. Ce qui me sauve, c'est que je n'ai aucune envie de devenir un Mirror-Serge qui cherche continuellement sur Internet des confirmations de complots qu'il estime improbables mais possibles, plutôt que des films de Robert Altman et Hal Ashby.


Il y a 2 ans, terminant le Génie Lesbien d'Alice Coffin, j'avais écrit sur ce blog que sur ses 230 pages, j'en estimais 190 issues d'une réalité partagée, alors que les 40 dernières sortaient plutôt de la Twilight Zone, d'un « cartoon paranoïaque ». La Twilight Zone précède le Mirror World. C'est son antichambre, son vestibule, la salle aux rideaux rouges de Twin Peaks où danse Le Nain. Naomi Klein, c'est tout à son honneur, ne s'égare jamais dans cette Quatrième Dimension, ne se fait pas avoir par le Mirror World. Les points discutables de son bouquin tiennent de la divergence d'opinions, pas d'une interprétation cartoonesque et complètement zinzin de ce que nous traversons. Ce qu'elle décrit, ce qu'elle observe et ce qu'elle pense n'est pas issu d'une « zone où l’imagination vagabonde entre la science et la superstition, le réel et le fantastique, la crudité des faits et la matérialisation des fantasmes." Total respect pour ça !


Cela dit, je m'attendais à un livre plus important, plus déterminant. Quelque-chose de nature à dégoûter les gens du doomscrolling et des réseaux sociaux, 350 pages qui fassent drôlement plus gamberger que rassurer le public de Klein de sa propre intelligence. Doppelganger me semble en effet surtout avoir été écrit pour se rassurer, tenir de la version « Maman Juive » d'un documentaire d'Adam Curtis. Ce côté sapiosexuel est sa grande faiblesse : nous sommes entre gens vertueux et intelligents, nous allons résister et changer les choses. Klein va même jusqu'à défendre l'idée d'un réseau social régulé et géré comme un service public ; lubie de gauche que je trouve pour ma part non seulement complètement tarte mais qui serait aussi immanquablement génératrice de son propre Mirror World. Twin Peaks toujours, la fin de la saison 3 : quoi que vous fassiez, ça va recommencer. Autrement, ailleurs. Toute résistance est futile, même si héroïque.


Pour ma part, je ne vois en fait qu'une solution : éteindre. Foutre tout le monde dehors, après une tournée générale de coups de pieds au cul. Cela ne risque pas d'arriver. Par contre, si on tient les conneries du Mirror World pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire une bave comparable à celles de pochetrons dans un bar ou d'un panel chez Hanouna, hausser les épaules peut suffire. En ricaner plutôt que d'en faire des caisses dans les médias putaclics ou s'en inspirer politiquement. Et puis, s'en aller dans le soleil couchant vers d'autres aventures. C'est un peu lâche mais entre le coup du poor lonesome cowboy et ceux de la Karen comparant le passeport vaccinal à une étoile jaune, du journaliste ciné se demandant très sérieusement pourquoi il n'y a pas de racisé.e.s dans un film sur le Danemark de 1730 et des appels à un Internet interdit de conneries, c'est encore le meilleur choix. Non ?


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vendredi 22 septembre 2023

LE JOURNAL DU QUINCADO (30) : MYTHES D'UN FUTUR PROCHE



Septembre 2023 – Les guerres culturelles, les polarisations idéologiques, le fossé plus du tout rebouchable entre la gauche et la droite... Pour y participer activement, je pense qu'il ne faut pas juste se choisir un camp et se reconnaître dans un combat et des valeurs. Il faut surtout avoir du monde une vision pas jojo du tout. Sentir une menace fantôme planer au-dessus de sa fraise. Ca me semble évident : tant Jordan Peterson que la clique éco-anxieuse, tant Eric Zemmour que les activistes trans, tant Donald Trump que les colleuses d'affiches féministes et tant Sandrine Rousseau que les islamophobes, entre beaucoup beaucoup d'autres, partagent toutes et tous l'impression que le monde est en train de partir en saucisse, que le temps des rires et des chants est terminé, que tout pourrait très vite s'écrouler. Par delà les irréconciliables différences idéologiques, un gros point commun : la pétoche du futur proche. Ce qui rappelle la célèbre phrase de Trump lors de son discours inaugural : « The world is a dark and dangerous place ». Un truc assez tranchant par rapport aux années « Hope » d'Obama et je me souviens très bien de ce moment.


J'étais chez un pote à suivre ça en direct et on n'a pas arrêté de rigoler et d'hurler : « Putain, l'enculée de grosse orange tarée, c'est ton régime alimentaire qui est sombre et dangereux, ouais, CONNARD! », «« Fucking Snowflake ! »,  "On se croirait dans Black Mirror revu par South Park, lé lé lé lé lé ! ». Et puis, quelques jours plus tard, il y a cette micro-célébrité des Internets d'alors, Vic Berger, qui a remixé le discours inaugural de Trump avec des images psychédéliques, des fanfares confédérées et des cornes de brume et j'ai bien regardé ça 25 fois d'affilée tellement non seulement ça me pliait encore plus de rire mais aussi que ça ressemblait pour moi au meilleur résumé de l'affaire : c'est grave mais moins grave qu'ILS ne le disent. On s'en sortira. Même pas peur.


Les années Trump furent un gros shitshow dystopique, les années actuelles sont vraiment les plus nulles que j'ai pu traverser depuis que je suis né mais... La société proche de l'implosion ? La dictature (faf, woke ou muslim) à nos portes ? La fin de tout ce qui est bon et beau en vue ? Vit-on vraiment dans une « dark and dangerous place », menacés, condamnés ? Certaines parties du monde le sont. Des strates sociales le sont. Beaucoup d'esprits sont englués dans de tels endroits et la configuration des réseaux sociaux ainsi que le mode opératoire des médias, - ce capitalisme de la peur -, fait en sorte de vous faire voir ainsi les choses.


Bien entendu, il y a des turbulences, plus ou moins sévères, plus ou moins annonciatrices de merdes contre lesquelles là, il faudra éventuellement vraiment se battre un jour. Comme disait l'éminent philosophe Walter Shobshack, au-delà de cette ligne dans le sable, tu t'exposes à un mur de souffrances, mec. En attendant, le vol semble encore et toujours rester plus routinier que proche du crash. Même les restrictions durant le Covid ont davantage ressemblé à un très long dimanche de pluie suivi d'un jour férié interminable qu'à 28 Days Later. Même la Troisième Guerre Mondiale n'est plus ce qu'elle était.


Quand j'étais gosse, Troisième Guerre Mondiale signifiait annihilation totale de l'Humanité. Or, aujourd'hui, je ne suis même pas certain que si la Troisième Guerre Mondiale éclatait demain (et « demain » pourrait très bien avoir été le 24 février 2022), on en serait même officiellement notifié. Peut-être que l'OTAN parlerait plutôt d'une opération spéciale en Ukraine, d'un simple support tactique, de frappes limitées, comme jadis en ex-Yougoslavie et en Lybie. Cela ne durerait que quelques semaines.


« Venons-nous de vivre la Troisième Guerre Mondiale » ?, demanderait ensuite Cyril Hanouna à son panel mi-singes, mi-phoques dès l'annonce de pourparlers de paix. « La Chine menace Taiwan. Allons-nous vers la Quatrième Guerre Mondiale ? », ferait ensuite mine de s'inquiéter Joe Rogan. « Lizzo, la nouvelle James Bond Girl : encore une victoire des racisé.e.s morphodivergeants sur le Patriarcat ? », conclurait le site Madmoizelle. Bref, même une bonne grosse guerre ne suffirait sans doute plus à stopper les conneries. 



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mardi 19 septembre 2023

LE JOURNAL DU QUINCADO (29) : LE DOIGT DE LIAS SAOUDI

 



Septembre 2023 - Sur UnHerd, il faut lire ce papier aussi bien torché et parfaitement délirant que non sans pertinence de Lias Saoudi, le chanteur des Fat White Family. Il s'y demande si la transgression est encore possible de nos jours, si « l'esprit punk n'est pas brisé » ? Il y évoque surtout une idée de provocation ultime dont ils avaient discuté la faisabilité au sein du groupe : que son frère et lui se foutent sur scène des doigts dans les culs l'un de l'autre. Autrement dit, une sorte d'inceste public. C'est assez con, c'est plutôt sale et je n'aurais pas forcément eu envie de payer pour voir ça, même si Fat White Family est pour moi le meilleur groupe de scène de ces dix dernières années.


Quelques jours après avoir lu ce papier, en pleine journée, en plein centre de Liège, quelqu'un m'a jeté un peu d'eau dans le cou, tout en faisant mine d'éternuer. Je me suis retourné et je me suis retrouvé nez à nez avec une grosse baballe humaine qui avait tout l'air d'avoir 25 ans à tout casser, très looké, très agité, masquant sa nervosité d'une hilarité forcée et tenant absolument à me faire croire qu'il m'avait éternué dessus alors qu'il tenait pourtant la bouteille d'eau ouverte bien en évidence, n'osant visiblement pas aller à fond dans sa mise en scène, des fois que décollerait vite un pain à destination de sa gueule. J'ai cherché la caméra, je lui ai demandé s'il était sur TikTok. Il ne m'a pas répondu. Je lui ai dit que sa blague était ridicule. Il s'est excusé. Quelques secondes plus tard, il recommençait son cinéma débile sur un autre passant.


Quel rapport avec le doigt de Lias Saoudi dans le cul de son frère ?


Simple. A force de désormais croiser énormément de gens qui sont en permanence dans le show, que cela soit en plein centre de Liège ou dans les spots touristiques scandinaves visités en juin, j'ai fini par penser que même se foutre des doigts dans le cul non seulement sur scène mais même en plein milieu des Galeries Saint-Lambert ne serait aujourd'hui plus si transgressif que ça. Lias Saoudi et son frère seraient évidemment vite évacués d'un lieu public, probablement même arrêtés, et ils se feraient peut-être carrément cogner, surtout si déculottés en présence d'enfants. Reste qu'il me semble évident qu'une majorité de gens présents chercherait malgré tout aussi la caméra. Filmeraient eux-mêmes la scène. Et, surtout, penseraient moins à une performance provocatrice de sex maniacs punkoïdes qu'à un prank de Michaël Youn. Autre point non négligeable : cette performance serait aussitôt postée des centaines de fois sur les réseaux sociaux plutôt que censurée et donc exploitée par des quidams qui en gagneraient de la validation sociale ou même de vraies rentrées de pognon grâce à la monétisation des contenus qui se partagent bien.


Nous vivons désormais dans une société qui fait mine de très vite s'offusquer, de trouver scandaleuse la moindre peccadille tout en exploitant constamment cette indignation. Dans un tel contexte, il est dès lors pour moi évident que si on veut faire perdurer l'esprit punk, qui est moins une attitude de provocation que de refus social, la transgression ultime n'est pas de se foutre des doigts dans le cul entre frères en public, ce qui aurait pu être un scénario d'Harmony Korine dans les années 90. En 2023, je trouve plutôt qu'un bon punk est un punk caché. Discret, qui fait tout un tas de trucs antisociaux sans ne jamais en parler. Sans ne jamais s'en servir pour se la jouer, ni chercher à captiver un quelconque public. 


Par contre, ce qui serait réellement transgressif et moderne dans un cadre spectaculaire, ce serait plutôt d'attraper un YouTubeur pour l'humilier sur scène, le torturer, pourquoi pas même le flinguer devant des centaines de smartphones brandis pour ne rien rater du show. Quel crachat ultime à la face de la société du spectacle permanent ce serait là. Cela dit, je vous rassure tout de suite : ça non plus, je n'aurais pas forcément envie de payer pour le voir.


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