mercredi 27 février 2019

RIP MARK HOLLIS, TORPILLEUR D'UNE CARRIERE DANS LE ROCK WALLON


J'ai énormément écouté The Colour of Spring et Laughing Stock, les deux chefs d'oeuvre de Talk Talk (un peu moins Spirit of Eden et l'album solo de Mark Hollis) et j'ai une admiration sans borne pour ce genre d'artistes qui font d'abord de la pop avant de s'essayer à des choses drôlement plus aventureuses.


Je pense plus à Brian Eno, David Sylvian et Slowdive le temps de l'album Pygmalion qu'aux Beatles et à Radiohead mais bon, c'est évidemment l'intention qui compte : des artistes qui font de l'art, c'est mieux que des artistes qui font du commerce.

La mort de Mark Hollis me chiffonne, donc. Ce mec était tout simplement un de mes héros. D'un autre côté, je ne peux pas m'empêcher de rire d'un souvenir plutôt gratiné que ce décès a fait remonter. L'anecdote date de 1998, à la sortie de son unique album solo. Je suis alors rédacteur en chef du magazine musical RifRaf et lorsque l'on nous propose l'interview de Mark Hollis, je vois déjà sa tête de lard en couverture annonçant un article de trois pages aussi intenses que sa discographie. Je colle à la mission un rédacteur spécialisé en post-rock, considéré comme l'une des meilleures plumes de la rédaction, signataire de très, très bonnes interviews sur les derniers numéros. Le mec est ravi. Ca promet un plan sans accroc.

Quelques jours passent et me revient malgré tout un papier très court, pas très intéressant, franchement bizarre, bâclé, qu'il m'est impossible de parachuter en couverture. Je suis fort déçu, mais connaissant la réputation de Mark Hollis, on colle ce fiasco sur le dos de ses humeurs difficiles. C'est alors que je reçois un coup de fil de la maison de disques qui m'informe que Mark Hollis et le rédacteur en question se sont en fait carrément engueulés. Enfin, c'est surtout Hollis qui lui a gueulé dessus, l'autre ayant décampé en courant.

La raison est à la fois hilarante, édifiante et complètement zinzin. Alors que notre rédacteur venait de lui poser une première question très intéressante, Hollis y a répondu de façon fort détaillée, visiblement ravi qu'on lui demande autre chose que les conneries habituelles. Et là, le mec de RifRaf se trompe de ligne sur son questionnaire et lui repose exactement la même question. Hollis s'en amuse, avant de vite se rendre compte que notre gars ne comprend en fait pas un traître mot d'anglais. Et comme Hollis a tout l'air d'être le genre de type qui n'avait aucune patience pour ce type de conneries, il le vire, s'en plaint aux attachés de presse et, forcément, celles-ci me demandent ensuite des comptes.

Il s'est donc avéré que notre rédacteur ne comprenait effectivement pas du tout l'anglais. Il lisait phonétiquement des questions écrites par l'un de ses amis et ce dernier retranscrivait et traduisait ensuite les interviews qu'adaptait et signait le mec. Si celles-ci étaient vraiment bonnes, c'est parce que la plupart des interviewés prenaient ses silences, son manque de réactions et ses « yes, yes » inadéquats pour une énorme timidité et essayaient donc de faire de leur mieux pour livrer à ce journaliste débutant et impressionnable suffisamment de matériel pour qu'il puisse en tirer un bon article. Jouer au con marche très bien, c'est une technique que j'utilise moi-même assez régulièrement en interview.

Le type a été viré fissa du magazine et il a depuis complètement disparu du secteur. D'autres stars des médias dont l'anglais est pour le moins basique voire inexistant ne se privent en revanche toujours pas de mener de grandes interviews dans cette langue. Mais bon, puisque jouer au con, ça marche, être vraiment ignare doit aussi donner quelques résultats. Je n'ose sinon pas imaginer le sentiment d'imposture que devait se trimballer ce type sous le coude. Par contre, je sens jusqu'ici le petit pet d'aise revanchard sorti de son cul à l'annonce du décès de celui qui a torpillé sa carrière dans le rock.

(photo : Getty Images, chopée via Google. Si souci, je retire)

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