jeudi 4 février 2021

JOURNAL DU QUINCADO (6)


Février 2021 – Dans une récente chronique pour le Focus Vif passée assez inaperçue, j'écrivais qu'il serait plus que temps de se foutre de l'avis de Madame Michu et de Monsieur Pecno. De laisser les gens s'indigner sur Twitter sans encore le relayer dans les médias. De laisser les militances des unes et les emballements des autres tourner en rond dans leurs gros bocaux sans ne plus s'en soucier, en bon vieux mode « R.A.B. » (« rien à branler », alias « the noble art of not giving a fuck »). Texto, ça donnait ceci : « N'a-t-on d'ailleurs rien de mieux sous la main à prendre en compte que toutes ces revendications très « first world problems » d'une minorité aussi privilégiée qu'anecdotique ? N'a-t-on rien de plus urgent à régler ? Rien de plus vital ? Vous allez vraiment passer le reste de votre vie comme ces vieilles personnes complètement désoeuvrées qui épient aux fenêtres en attendant de voir pisser un ivrogne dans les fourrés ; histoire d'ensuite pouvoir s'emparer de l'anecdote pour se plaindre du laxisme des autorités, du fléau de l'alcool en vente libre, de la fainéantise des chômeurs, etc, etc... Vous manquez à ce point de « peps » dans vos petites vies ? Se foutre de vous, ignorer vos indignations, n'est dès lors pas un abandon de poste dans la guerre culturelle en cours. C'est au contraire la seule solution pour y mettre fin. »

La culture « woke » ne me fait plus rire mais ne me fait pas peur. Elle me fatigue. Ne pensant pas qu'elle présente un danger réel, je ne vois dès lors pas l'intérêt de monter aux barricades. Elle est en train de virer mainstream et je pense que c'est précisément ce qui va la juguler. Ou du moins en atténuer drôlement la capacité de nuisance. Le « woke » est déjà un marronnier pour des médias comme Le Point, Marianne, Charlie Hebdo, France Culture et d'autres. Douglas Murray a fait le tour de la question dans son bouquin The Madness of Crowds. Andrew Doyle en rajoute une couche dans son tout récent propre livre. Même Marcel Sel semble en faire son nouveau cheval de bataille. On va donc encore beaucoup entendre parler de ces « nouveaux puritanismes » et des « totalitarismes néo-marxistes post-modernes » qui en découlent ou pourraient en découler. Or, c'est à priori justement cette surmédiatisation qui va nous dynamiter tout cela vite fait, bien fait. Moi-même, dans cette chronique pour le Focus-Vif, j'écrivais ceci : « Okay, les sciences sociales produisent de nouveaux dogmes qui pourraient servir de terreau fertil à un prochain totalitarisme. Okay, les politiques identitaires, la cancel culture, les faits et gestes des Social Justice Warriors sont à la fois très critiquables, plutôt amusants et potentiellement dangereux. Okay, leur capacité de nuisance est quelque-chose qu'il vaut mieux garder à l'oeil et en monitorer l'évolution. Okay, il n'est pas très sain que de plus en plus de gens perdent leurs boulots et se font lyncher pour leurs opinions et des blagues, aussi discutables soient-elles. Reste qu'en l'état, tout ce nouveau puritanisme, toute cette culture « woke » émergente, ne touchent encore principalement que le monde académique, les médias, la culture, la politique et les réseaux sociaux. Ce qui nous fait beaucoup de monde, certes. Mais beaucoup de monde dans un gros bocal. »


Dans ce gros bocal, ça bataille ferme. Aussi parce que le désir de batailler ferme y est fort, que la fight y est une motivation tant pour les pros que pour les contras. C'est une question de pouvoir et de contrôle, aussi. Hors de ce bocal, ces couillonnades vont en revanche sans doute rapidement se dégonfler. Certains délires soixante-huitards, la novlangue managériale des années 80 et les emballements idiots de la start-up nation sont, en gros, restés eux aussi cantonnés à leurs propres bocaux et se sont, eux aussi, vite ringardisés dès qu'exposés à la majorité qui s'en branle, s'en moque et nous remet ça en quelques jours à sa juste place : « non merci, petit. On a déjà donné ». Ces micro-cultures font du dégât dans les milieux concernés, vu que le venin y est craché pur. Comme ces milieux sont tous conformistes par facilité (le journalisme, la culture...) ou par pression sociale (le monde académique, l'entreprise, Twitter...), la transmission et la prise au sérieux de ces imbécillités y est plus effective. Mais en dehors ? L'écriture inclusive au Lidl ? La bouchère appliquant la déconstruction du privilège blanc après avoir vu la lumière sur le forum Madmoizelle ? Des conférences sur l'indigénisme au Fuse ? Bien sûr que non. Combien de temps d'ailleurs, dès ces bêtises connues de toutes et tous, avant que l'on assiste à un Everton inversé ou avorté ? Combien de temps aussi avant que l'on reconnaisse que ce mouvement « woke », malgré quelques revendications au fond très défendables, n'est sous sa forme la plus courante qu'un condensé de narcissisme puéril et de dogmatisme aussi délirant que celui entourant les théories de la Terre Plate et des chemtrails ? Combien de temps, donc, avant que sa fenêtre de tir ne se referme violemment sur sa bête gueule ? Combien de temps avant que les adultes, se sortant enfin les doigts du cul, ne sifflent la fin de la récré ?


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